Rabindranath Tagore en alsacien !

Les langues se croisent passionnément, parfois chez le même auteur qui se traduit lui-même, et peuvent se parler à travers les grandes œuvres, l’espace et le temps, comme de fiers navires reliés par un invisible ordre sacré, appareillant dans la même direction de compréhension fraternelle et de gratitude filiale. C’est le cas des Chants de louange de Rabindranath Tagore, récemment traduits – et dits sur CD – en alsacien par Edgar Zeidler :

ùn do, wo d’àlti Pischta sich verliara, kùmmt a nèi Lànd zum Vorschiin mìt sinna Wùnder.

Voici dans une traduction nouvelle la strophe entière de cette louange rédigée par le poète indien en bengali, puis en anglais :

Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand des mots désuets expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes se sont perdues, une nouvelle contrée se révèle avec ses merveilles.

Dans la même veine régionale, mais ouverte, Théâme a récemment évoqué les pièces dialectales du poète alsacien Emile Storck étudiées par Martine Blanché. Nous attendons d’autant plus impatiemment la traduction de Mathis Nithart, drame consacré par ce poète guebwillerois au créateur du retable d’Issenheim, Mathis Nithart dit Matthias Grünewald. Le couvent d’Issenheim auquel fut destiné le polyptyque magistral désormais exposé au musée des Unterlinden jouxtait en effet la ville où vécut Emile Storck.

Grange dans l’actuel couvent d’Issenheim.

Tout près, très loin, murmure sans que plus rien l’emmure l’invisible essentiel, des profondeurs au ciel…

Quatrième de couverture de “Gitanjali” de Rabindranath Tagore, traduit en langue alémanique d’Alsace par Edgar Zeidler, OLCA, 2019.

L’intarissable et délicate source qu’est la nature, notamment à travers les charmes charnels, des peintres plus proches de nous y ont puisé à pleines mains, de tout leur généreux génie, tel Pierre-Auguste Renoir qui fit récemment l’objet d’une rediffusion cinématographique sur Arte.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/haute-vienne/limoges/renoir-un-film-l-affiche-en-hommage-l-illustre-peintre-natif-de-limoges-173687.html
(Copyright D. R.) On voit ici l’acteur Vincent Rottiers jouant, aux côtés de Michel Bouquet, le rôle d’un fils de Renoir, Jean le cinéaste.

On y entend le vieux peintre handicapé répondre au reproche de son médecin “Ce n’est pas de votre âge d’aller à la source” : “C’est au contraire à mon âge qu’il faut aller à la source”. Voyez jaillir la couleur et la douceur de la vie, si fragile et fraternelle qu’elle en devient immortelle.

Auguste Renoir, “Odalisque sur un sofa”, collection particulière, photo Flammarion dans “Dialogue avec le visible” de René Huyghe, Flammarion, 1955.

Une autre artiste sait harmoniser, puis pour notre grande joie composer en crescendo, les moments ordinaires avec des instants révolutionnaires, les menus quotidiens et l’accord musicien, tellement leur force brise notre écorce au point qu’un nouveau chant, à la crête de la gonflante vague où nul ne défaille ni ne divague, monte occuper le champ.

Première de couverture d'”Un autre lieu du monde” : en Irlande, deux des “six ailés” nés d’Anne et de Jacques.

L’amicale comMENTatrice de Théâme s’offre ici pleinement l’entraînement d’âme qui consiste à joindre son ESPRIT à l’ESPRIT d’autrui par la magie de familiers récits : les livres suscitent sans fin de nouveaux livres où la plume humblement suit un souffle et délivre son fluide même aux yeux fatigués préférant de beaucoup passer à gué…

Quand on part, écrit en effet Anne Miguet relatant un voyage en famille et en Irlande dans son neuvième ouvrage, on se voyage autrement […] en extension de la conscience.

Et la mémoire devenue nomade le proclame : Ainsi sur toute vie, lecture et écriture permettent des cicatrices.

Alors, avant les escales successives, même et surtout face au vaisseau Notre-Dame éventré, la parole c’est la vie.

Puis ce sont les enfants, accueillante puissance invitante en Irlande de parents émerveillés, qui semblent avec leurs amis leur ouvrir d’autres sens, leur présentant encore de nouveaux amis en cascade par une éloquente évocation suggestive à ces cœurs découvreurs :

Trois jeunes peintres dessinaient sous nos yeux. Et le dessin laissait place au mystère, tout en soulignant ses contours.

Arriva l’embarquement de ce juvénile couple de professeurs de mathématiques chevronnés, qui avaient fidèlement tâché “d’apporter un peu de [leur] plus vibrante énergie, dans cette transaction d’âme qu’on appelle un cours” pour une autre destination, tandis qu’approchait l’îlot redoutable et désirable, que devinaient lentement leurs yeux assoiffés et messagers, tendrement guidés par deux mélomanes amoureux :

Je déclenchais, écrit alors Anne Miguet, les manettes d’une sorte de sismographe intérieur qui inscrivait en moi les diagrammes encore sans mots de la beauté, et le soir je notais, pour ne pas les oublier, les noms des lieux traversés avec parfois une anecdote leur étant liée.

Il va sans dire que les éclaircies de cette brumeuse expédition furent particulièrement appréciées :

Ce fut si soudain et de telle splendeur et majesté qu’on se sentit plongé dans un bain de lumière et de vigueur […] on sortait de la caverne, éblouis, bienheureux, lavés par les bienfaisants rayons […] , alors qu’à travers les tribulations du jeune couple d’hôtes Leurs deux sourires se faisaient la courte échelle...

Sous les soubresauts de la tempête, la venteuse aventure de l’ascension tendit aux quatre voyageurs français ses bras attirants et terribles :

Les deux mains empoignées à une barre du bateau, je dansai avec cette mer démontée. Toute souplesse est un atout.

Car enfin voici Skellig Michael : Nous avions deux heures et demie de visite libre sur cette grande volière sauvage dont la triple harmonie n’était que roc, mer et ciel […] Dans l’ample bruissement d’ailes, de vent et de cognantes vagues, nous n’étions plus que cantiques des montées. […] Nous fûmes là-haut comme portés par des genoux de prière et des anges anciens empêchaient nos pieds de heurter la pierre.

Mais l’apothéose de ce récit déjà grandiose est fournie par celui de la découverte antérieure qu’un jeune handicapé moteur, lui aussi invité par le même jeune couple en poste irlandais pour quelques mois, fit de cet “autre lieu du monde” apparemment interdit à son infirmité : l’ami Jo fut de toutes les expéditions, on poussa son fauteuil le long des falaises et de la Chaussée des Géants.

Il faut donc à certains l’océan comme source, pour pouvoir libérer la soif avec la course. Vous pouvez aussi rejoindre Anne Miguet scandant l’Avent par sa voix, par ses harmoniques et sa contemplation sur https://rcf.fr/spiritualite/une-reflexion-pour-l-avent. Qu’en l’honneur de saint Nicolas, voyageur de l’enfance qui se risque et son sauveur, ainsi voguent les dialogues de nos parlers comme de nos pas, des présents parages, des fidèles pages, de nos souvenirs et de nos mâts ! Car il n’y a pas que les galères pour voguer, pour entrer en phase au détour des phrases : dialoguez, nous enseigne aussi Baudelaire, avec les arts et les départs…

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Charles Baudelaire, chantre des peintres dans Les Phares, sixième des Fleurs du mal.

Quatrième de couverture : Anne Miguet, le professeur voyageur, poète, auteur et mère de famille, publié par les Editions du Bon Albert.

One Reply to “Et vogue le dialogue.”

  1. Qu’elle est bien poussée en vivante vogue, la voile de Théâme ! Le don des langues n’est-il pas celui de l’Esprit? Comme se mêlent ici en puissante harmonie le bengali de Tagore, l’alsacien de Storck et ce gaëlique en sourdine à travers le récit irlandais! Et voici que de grands peintres rejoignent les moines d’Issenheim ou ceux de Skellig Michael et comme par un tour de passe passe, je veux dire de louange et d’inspiration, le corps nu et crucifié de Grünewald se tient non loin des corps féminins, tout en caresse et douceur, de Renoir. Nous entrons dans ce vertige de croire qu’un même mystère les habite et ce mystère, à sa source, se nomme soif. “Confort est crime, m’a dit la source en son rocher” : une parole de René Char qui a pu tenir, au-delà du handicap et de la fragilité, le pinceau de Pierre-Auguste. Merci à Baudelaire pour son phare allumé et our son ardent sanglot. Merci au Gitanjali qui semble faire un clin d’oeil au gitan Jean-Marie Kerwich : le même soir à la Grande Librairie, il suscitait la louange de Christian Bobin. Ne sommes-nous pas tous des “anges qui boitent” ??? Alors, de phare en phare, sur quelques îlots sauvés du monde boitons encore !

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