Nous ne ferons pas mystère, même ici, de la misère.

Elle est trop grave, oppressante et pressante, qu’elle naisse de la guerre violente ou des combats souterrains ; elle est trop réfractaire ou réactive à ce que nous nommons progrès. Cause de scandale et source de cris, cette affreuse vandale tue le corps et l’esprit. Mais il ne sert à rien de cultiver les regrets ! Car la misère est bien trop laide pour se passer de notre entraide : essentielle à l’urgent, intime et droit devant, une muette voix nous appelle, immatérielle et pourtant belle. Coulé dans le bronze médiéval, légendé en italien primitif, un panneau pisan raconte sans fléchir ni maudire la fuite qu’a dû prendre en Egypte, à l’aube d’un nouvel âge, une famille dite sainte : un charpentier stoïque, une digne mère à l’enfant persécutée, cheminent entre le prévenant monde végétal et le serviable règne animal.

Une telle fuite ne put rester sans suite, nous dit quelques décennies plus tard Matthieu, retraçant les deux conseils successifs en songe reçus d’un ange par Joseph : “Une fois sorti de ce sommeil de mort, prends l’enfant et sa mère, puis fuis en Egypte pour y rester tant que je te dirai / Une fois  sorti de ce sommeil de mort, prends l’enfant et sa mère, puis fais route vers Israël”. Et, comme Archelaos remplaçait son père, le tyran sanguinaire Hérode, en Judée, “grâce aux informations reçues d’un nouveau songe, c’est en Galilée que Joseph se retira, pour habiter Nazareth” (Bonne Nouvelle selon Matthieu, chapitre 2, traduit littéralement et adapté par Théâme.)

Longtemps apatrides, Joseph, Marie et Jésus transfigurent dès lors l’exil par l’attachement et le travail quotidiens, se préparant à de nouveaux arrachements, eux-mêmes préludes à la sortie du sommeil qu’est la mort et qui ponctue de deuils nos existences.

“Le malheur de l’homme est la merveille de l’univers.” Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune.

Est-ce du cynisme ou de l’héroïsme de la part d’un voyageur lancé bien au-delà de la définition que Charles Péguy venait de donner des pères de famille, ces grands aventuriers des temps modernes, dans Victor-Marie, comte Hugo ?

Ce qui est sûr, c’est que sous toutes les longitudes et latitudes visitées, en paix comme en guerre, par ses fictions romanesques ou dramatique comme par ses écrits de combat, Georges Bernanos a su lutter, à main nue ou à la plume, dans les tranchées comme sur des ondes radiophoniques de résistance, contre les menaces visibles ou invisibles, contre les ennemis de l’intériorité plutôt que du bonheur, contre les imposteurs de tout poil, contre le malheur qui tue dans l’œuf ou en son terme terrestre le souffle de l’âme, cette essentielle respiration dont la source notamment étymologique est l’esprit. Gaza de Palestine, par exemple, ne signifie-t-il pas en grec ancien le trésor plutôt que la prison ?

Faisons la guerre à la misère !

A travers Les Enfants humiliés, journal de guerre rédigé en exil par un père de famille engagé, romancier, passionné de liberté, Georges Bernanos entrevoit finalement dans l’interminable soir déraciné qu’est le désespoir la lueur toujours palpitante de la rédemption : sous la forme d’une force que suscite et qui rachète toute misère, à travers un amour improbable, mais infatigable.

Archibald Studio pour l'Almanach Sainte-Odile 2013.

Georges Bernanos s’avance alors dans la lignée de Victor Hugo, le visionnaire prolifique, l’orateur abolitionniste, agissant concrètement contre le travail des enfants devenu monnaie courante dans la première industrialisation et contre la guerre européenne. Nous le savons avec lui : “Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent”.

Pour lui, sans tarder, les Etats-Unis d’Europe sont à fonder énergiquement pour faire échec aux conflits armés qui rongent la terre comme un cancer et à la misère qui défigure dans chaque être humain la face de l’humanité. L’œuvre où s’accomplirent son génie et sa vie, Les Misérables, mondialement connue et dont tant de facettes se multiplient dans telle ou telle création y compris sortie aussi de ses mains, donne encore lieu quelque cent cinquante ans après sa publication (par prudence hors des frontières de France), à une comédie musicale, à un drame total, polyglotte aux infinies nuances.

Puisque la misère est plus qu’un mystère, qu’une merveille et qu’un sommeil, qu’elle nous tient en humble éveil, traversant tous les âges et les pires naufrages, en voici un récent reflet réactualisé, sur une scène porté comme une veine et chanté : ainsi crèvent les écrans, ainsi par le rêve le cœur devient grand, tandis que la miséricorde tend au vent sa voile et ses cordes, tandis que l’unisson nomme la guérison, tandis que les bourgeons surgissent du pardon.

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