Au Sud-Alsace, dans le Sundgau, l’ermitage millénaire de Saint-Brice.

Enfin, l’air mit âge et souffle d’accord… Dans le désert s’est mise en route la solitude, comme pour abreuver les vasques de l’étude : muré, l’ermitage perle et parle à pleins bords ! Ainsi se rouvre un livre où François Cheng se livre.

Avec une calligraphie de l’auteur François Cheng, réédition de 2019 du roman “Le Dit de Tian-yi“, Albin Michel, 1998.

En attendant, écrit-il au dernier paragraphe du Dit de Tian-yi qui retrace la vie d’un peintre aimant, courageux, voyageur et talentueux comme l’auteur, il suffit au témoin qui n’a plus rien à perdre, toutes larmes ravalées, de ne pas lâcher la plume, de ne pas interrompre le cours du fleuve.

Dès lors “lumière du monde” et “sel de la terre” entrent en harmonie, en musique des sphères, pour nous tirer hors de toute captivité, de la tyrannie ou de l’imbécillité, du malheur remâché, de la haine arbitraire, en ce cinquième dimanche dit ordinaire, où la grâce voudrait tant pouvoir habiter…

La Thalbach à Hausgauen.

Apprends-nous, nuit, à toucher le fond

A gagner le non-lieu où sel

Et gel échangent leur secret,

Où souffle et source re-font un.

Il est donc un royaume élargissant le dôme de nos affreux cachots, vers le haut, vers le chaud…

François Cheng, “Enfin le royaume“, Gallimard, 2018.

Ce quatrain parmi les premiers qui tissent le recueil Enfin le royaume du même romancier-calligraphe-poète franco-chinois, fin comme une passerelle entre maladie et salut, peuple immense et passés partagés, entre départs et nouveaux arts, semble unir à l’âme libératrice, créatrice, l’ermitage de Saint-Brice, quand sur les chemins les labours sont moins aveugles et moins sourds.

A côté de la chapelle ouverte, l’ermitage de Saint-Brice est certes muré, mais semble veiller ou du moins respirer.

Les plus humbles bêtes tout à coup, d’un air doux, relèvent nos têtes de reclus non repus :

Le vieux cheval, à l’orée de la plaine,

S’immobilise, se figeant en statue.

Lui qui enchaînait galop sur galop

N’est plus que muette attente du grand saut.

Une cour d’Hausgauen dans le Sundgau.

Sur les innombrables prisonniers, d’un geste tendre, sans nulle cendre, vient briller dans l’ombre un tisonnier : un vrai timonier changeant les ermitages en nouvel équipage… Sous les souverains souffles de l’esprit, les geôles volent en mille débris tandis que claque chaque voile tendue par les étoiles.

Me jeter en prison était dans vos cordes ; mais aucune de vos cordes ne sera jamais assez puissante pour me retenir,

écrit ou s’écrie le journaliste Ahmet Altan qui avoue, dans le titre haletant de son ouvrage transmis hors les murs et les frontières, Je ne reverrai plus le monde… Mais le monde le voit. Il l’écoute pour toujours et pour trouver sa route, car :

Chaque œil qui lit les phrases que j’écris, chaque voix qui répète mon nom est comme un petit nuage qui me prend par la main et m’emporte dans le ciel pour survoler les plaines

Ahmet Altan, “Je ne reverrai plus le monde”, textes de prison traduits par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2019.

2 Replies to “Ermitages.

  1. Ah, courons à la route, faisons-nous des amis, soyons le nuage et le contemporain de ceux qui tendent des cordes vers nous depuis les prisons du monde. Là dans le fade et l’obscur, ils sont néanmoins sel et lumière. Nous te saluons Ahmet Altan et tous ceux qui comme toi ravalent leurs larmes pour ne pas lâcher la plume. Comme elles s’écoulent vers nous, ces limpides larmes devenues lignes qui éclairent. Ecrire incise le silence des geôles. Ecrire voyage et repeint le monde en bleu, déchirant ses grisailles. Ecrire danse au soleil comme un ermitage et nous le saluons, ce pouvoir magique dont est doté tout écrivain, ce pouvoir de passe-muraille . Coeur d’enfant, devenons sous le nuage noir coeur de sel et de lumière. Alors passe peut-être, près des premiers chatons du printemps, le premier cheval de l’apocalypse, celui qui est blanc et qui précède le roux, le noir et le verdâtre. Trêve sur la barrière de son museau repu d’écumes. Décidément, le nuage de cet ermitage n’est pas de neige endormante, mais d’embruns arrachés au printemps. Eternel est le printemps des poètes et, non, cette éternité n’est pas de trop. Habitons-la : elle est sans prison.

    1. Merci, chère commentatrice, de partager les lignes de vie tracées par Ahmet et François, puisque nous partons à tour de rôle en mutuelles éclaireuses vers leur libre lumière d’éclaireurs libérateurs !

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