Arte, premier épisode de “Notre Europe, quelle histoire !”, capture d’écran par Théâme.

La chaîne Arte vient de diffuser le premier épisode de la série “Notre Europe, quelle histoire !” qui commémore les soixante ans du Traité de Rome (25 mars 1957) par une série de documentaires aussi instructifs qu’amusants.

Notre Europe… S’agit-il dès l’abord d’un enlèvement révoltant ? D’un antique piratage technologique pour un alphabet révolutionnaire ? D’une Europe en princesse étrangère et toujours à venir ?

Ce qui ressort de ce fluide bouquet d’images et de voix passionnantes est l’énorme “dette” contractée par l’Europe à l’égard de son berceau proche-oriental : difficile à éponger, elle ne peut se résoudre que dans le dialogue et l’humour tels qu’ils s’expriment à travers ces documents esthétiques, en quelque sorte cinétiques, et de facto dynamiques. Car ces deux dispositions sont nées, réellement avec ce mythe, sur le même littoral oriental de la Méditerranée pour nous presser de construire ensemble, avec une patiente énergie, les conditions de la liberté.

Le même soir, juste auparavant sur la même chaîne interactive, Karambolage avait d’ailleurs émis l’hypothèse, audacieuse autant que prometteuse, d’un passeport européen…

Rêve ému d’un futur passeport européen : Arte, Karambolage du 11 mars 2017, capture d’écran par Théâme.

Précisément, quelques éléments peuvent contribuer à compléter, sinon éclaircir, certains aspects trop rapides du discret, méconnu, mais durable, démarrage sur images retracé par ce début de série. Ils sont apparus dès 2011 pour composer la préface de l’ouvrage publié par Jacques Schmitt sous le titre-programme : Construire la République européenne.

Ceci est une autre histoire

Quelle histoire ! La houle secoue toujours le navire millénaire qui cherche son pilote sur terre et qui trouve pourtant sa route au ciel d’après la ronde constellation de douze étoiles : la mer est forte, mais son équipage et son courage également. Parfois, la peur prend le dessus : sans fléchir entre les récifs et les esprits rétifs, l’aventure alors reprend, dans l’embellie de l’harmonie, par-delà le mal et la mort, vers un port de justice, vers une aurore de vie. Or c’est une vieille histoire sans fin relancée.

Quelle histoire ? Voilà trois mille ans, une princesse du Proche-Orient se serait fait enlever du rivage syro-libanais, alors appelé la Phénicie, par une étrange puissance divine, certes céleste, mais aussi terrestre et pétrie d’autant de désirs que de charmes humains : l’antique divinité nommée Jupiter ou Zeus serait venue, sous la forme d’un beau taureau clair, sur une jolie plage de Méditerranée pour emporter ensuite sur son dos, vers l’ouest, la gracieuse Europe subjuguée par autant de grandeur suave et persuasive… Mais que vient faire ce mythe ancien dans notre présent chaque jour bouleversé, voire oppressé, par d’autres soucis économiques et/ou fracas politiques ?

Ceci est une autre histoire, apparemment. Les Phéniciens sont un peuple composite, surgi à la fois du désert et de la mer, vivant dès le IIe millénaire avant notre ère juste entre deux maîtres du Croissant fertile : l’Egypte et la Mésopotamie. Nous nous en souvenons : toutes deux ont inventé l’écriture deux millénaires auparavant. Il a fallu quelques siècles et beaucoup d’entreprises ou d’entremises pour que le petit peuple phénicien combine le cunéiforme babylonien et les hiéroglyphes égyptiens, également complexes au point de n’être maniés que par une puissante caste lettrée, et seulement dans des écrits officiels, religieux, administratifs ou comptables. Mais, de même et en même temps que les Phéniciens ont fait jaillir, des milliers de signes égyptiens et mésopotamiens, vingt-deux caractères simples commençant par aleph (le taureau !), par beth (la maison…), et diffusant ainsi par le monde entier le b.a.-ba qu’est l’alpha-bet, ce peuple ingénieux lança sur la vaste mer des bateaux assez agiles pour inaugurer la navigation hauturière : en souvenir seulement d’un prodigieux taureau presque oublié ?

Telle est notre histoire, en réalité ; mieux : cela fait notre histoire. Car, sans l’éclosion de la pépite phénicienne en alphabet successivement hébreu, grec, latin, arabe, cyrillique, l’Occident serait évidemment demeuré analphabète, hébété, bref : presque bête ! Et d’abord, sans les innovations techniques des Phéniciens en matière nautique, chaque peuple resterait confiné dans ses limites, ses guerres et ses œillères. Il a suffi, sur la mer et entre les terres, d’une traînée de poudre géniale aussi anonyme que révolutionnaire, certes pour développer les premières formes du commerce, mais surtout pour multiplier les rencontres, pour déployer le dialogue, pour éveiller les accords, pour féconder les projets, pour déclencher les chefs-d’œuvre, pour réunir et répartir des équipages durables sur le navire de l’histoire.

D’ailleurs, le nom de la jeune Europe n’a-t-il pas changé de sens au fur et à mesure de ce qui fut d’abord sa mésaventure ? Alors qu’en Phénicie elle répondait à l’appellation du « Crépuscule », une fois arrivée à destination sur son effrayante monture d’alliage marin, céleste, humain et divin, précisément en Crète où le soleil se couche pour son peuple, Eur-Ope est devenue, aux oreilles et aux lèvres helléniques, « Vaste-Vue ». De fait, Zeus aurait vite recouvré sa splendeur et fait d’elle l’heureuse mère notamment de Minos, c’est-à-dire du roi de Crète qui, précisément grâce aux signes d’écriture accessibles à tous, instaura la première constitution : il organisait ainsi, avec et pour ses sujets, non seulement la première nation moderne, mais aussi la civilisation qui, semant dans les esprits à travers l’espace, avec toutes les chances de la clarté, les graines de la vérité, enfanta… l’Europe et la démocratie.

En conséquence, voici venir une nouvelle histoire. Suivant en droite ligne la discrète mère phénicienne de l’Europe, deux formes de devise favorisent ensemble l’Europe pour éviter qu’elle se divise : d’une part “Unie dans la diversité”, d’autre part l’Euro nouveau-né, toujours menacé.

Le livre de Jacques Schmitt est donc une quête positive pour favoriser la solution de la crise, c’est-à-dire pour défaire le nœud de ce qui en Europe, selon l’étymologie grecque, est l’éclatante occasion d’un choix à opérer en vue du bien commun. Car les Européens sont embarqués dans un défi plus urgent que pascalien : saurons-nous enfin mieux construire et conduire, avec l’audace, la raison et la confiance qu’il requiert, le vigoureux navire de la république européenne grâce aux moyens de contact que les Phéniciens ont placés, depuis trois millénaires, entre les mains d’hommes libres pour une navigation partagée, pour un équilibre en marche, pour une synergie dynamique et pour une aventure toujours nouvelle ?

Car voici ce qui nourrit notre propos : face aux menaces de désintégration, l’Europe vibre comme l’interface de l’avenir et du passé, de l’Orient et de l’Occident, des peuples et de la volonté personnelle, de la vision et de la réalisation, de l’union et de la diversité, de la cohérence et de l’imagination, de la réflexion et de l’action fraternelles…

Ce livre de Jacques Schmitt nous livre justement des pistes pertinentes, aussi réalistes que porteuses : pour dépasser les impasses, pour guérir notre fréquente cécité, pour élargir notre vision souvent trop courte, pour tracer d’autres sillages et pour nous faire écrire ensemble la nouvelle page de notre histoire. Puisque Hegel évoquait l’oiseau de Minerve qui prend son envol au crépuscule, osons pour finir, ou plutôt pour ouvrir cet ouvrage et pour sortir de l’obscurité qui paraît encore épaisse, paraphraser modestement le poète, victime et soldat de la Grande Guerre, Guillaume Apollinaire : « La victoire avant tout sera de bien voir au loin, de tout voir de près, et que tout ait un souffle nouveau ». M. Hiebel, automne 2011.

Mais CECI EST UNE AUTRE HISTOIRE, à vivre et faire vivre…

Toujours en cours d’aventure et de construction, l’Europe trace son sillage et son sillon.

Après le vol aux airs malhonnêtes, puisse jaillir l’envol de nos têtes,

de nos cœurs et de nos mains pour tisser nos lendemains.

Cliché Théâme.

One Reply to “Envol ou vol ?”

  1. Merci à toi, qui poursuis cette odyssée dans le même équipage
    et en fais maintes fois l’explication, l’argumentation à travers notre culture : l’Europe n’est pas née à PARIS en 1950 ou à ROME en 1957 !

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