On le sait, notamment par Louis Aragon ou bien en parcourant les modestes billets de Théâme : “rien n’est jamais acquis à l’homme, ni à la femme, pas plus qu’à l’Europe.

Dès lors qu’elle se croit forte, l’Europe n’est que peau morte. Mais, heureusement, tel le Phénix phénicien dont Europe est la sœur depuis les temps anciens, ni son cœur ni son espérance ne peuvent jamais sembler rances : ensemble  ils se lèvent en tous comme en chacun, même si parfois semble enfoui le bien commun. Seule l’aide mutuelle guérit la haine cruelle : le matin suit la froide nuit. Les premiers sons d’Europe ont donné Crépuscule : sur l’autre rive de l’enlèvement, pour mettre au monde un nouveau continent, son nom sonna comme Vue majuscule. Loin de toute forme d’orgueil, naquit l’humble seuil de l’accueil. D’Europe l’œil inaugure notre future figure. En effet, tout homme est une histoire d’amour qui, dans l’ombre, promet et fait lever le jour.

Après s’être retiré, Robert Schuman qui avait activement contribué à la fondation de l’Europe comme un “homme de la frontière” a ressemblé des notes rédigées au cours de sa vie publique et rééditées par Jacques Delors chez Nagel en l’an 2000 sous le titre Pour l’Europe. Robert Schuman avait conclu par ces mots son avant-propos :  “Cette idée ‘Europe’ révélera à tous les bases communes de notre civilisation et créera peu à peu un lien semblable à celui dont naguère se sont forgées les patries. Elle sera la force contre laquelle se briseront tous les obstacles”. Voici l’un des paragraphes développant cette certitude : “Nous ne pouvons nous dissimuler que l’intégration de l’Europe est une œuvre immense et ardue et que jamais encore on n’a tentée. Elle requiert un changement diamétral des relations entre Etats européens, en particulier entre la France et l’Allemagne. Et cette œuvre, nous l’entreprenons en commun, sur une base absolument paritaire, dans l’estime et la confiance réciproques, après que notre génération a connu au plus haut point la souffrance et la haine.”

Europe et les Européens, depuis presque trois mille ans pris entre le soir qui s’épaissit et l’aube qui déjà frémit, pourraient dire avec le prophète (Is 21, 11) : Veilleur, où en est la nuit ? C’est aussi le titre choisi par Jean Hatzfeld pour son roman paru l’an dernier à la NRF.

Où en est la nuit plonge au présent dans l’univers des Illuminations rimbaldiennes, dans les misères éthiopiennes qu’on croirait intemporelles d’après cette phrase à la fois de clôture et d’ouverture :  « Les femmes ajustaient les attaches des calebasses sur les flancs des chameaux, qui tanguaient d’avant en arrière, déjà dans le rythme, le cou haut et droit comme toujours en début de trajet, afin de regagner les oasis dans la nuit. » A nous de quitter, mieux que le juvénile “Bateau ivre” d‘Arthur Rimbaud, “la flache d’Europe” et ses “anciens parapets”, dans le sillage d’Europe, puis de Robert Schuman, pour l’équipage rameur et veilleur de la paix, pour le guet de la lumière et de la liberté solidaires. À coup sûr nous retrouverons, sans pour autant tourner en rond, mais tenus par des câbles fiables, cette thématique inépuisable !

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