Pantagruel et la lettre paternelleMH
Spectacle “Pantagruel” de Benjamin Lazar : lettre d’or écrite à Pantagruel par Gargantua, cliché Théâme.

Avant sons et lumière, ombres avec musique, avec un éclat qui tout bas s’ébat, nous font entrer ensemble en l’univers magique : le nôtre, qui s’est construit dans les lactescences de la Renaissance, sans un bruit, pour de bons fruits… Merci au TNS d’avoir rallumé l’âtre en 1968 fondé par Gignoux : là, les jeunes cœurs se chauffèrent à genoux, absorbant les leçons incarnées au théâtre. A Strasbourg, où Gustave Doré se laissa pour toujours inspirer par de profondes figures mythiques, reviennent ces géants au souffle magnétique. Ainsi la lettre d’or d’un père offre l’essor harmonique, symphonique :

Mais, parce que, selon le sage Salomon, sagesse n’entre pas dans un âme malveillante, et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faut servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir et, dans une foi orientée par la charité, lui être uni au point que tu n’en sois jamais séparé par le péché. Tiens pour suspects les abus du monde, et ne mets pas ton coeur aux choses vaines : car cette vie est transitoire, mais la Parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à ton prochain, quel qu’il soit, et aime-le comme toi-même. Révère tes précepteurs; fuis les rencontres des gens auxquels tu ne veux pas ressembler. Et, les grâces que Dieu t’a données, ne les reçois pas en vain. Et, quand tu verras que tu as acquis tout le savoir de par-delà, reviens-t’en vers moi, afin que je te voie et te donne ma bénédiction avant de mourir.

    Mon fils, la paix et la grâce du Seigneur soient avec toi. Amen.
    D’Utopie, le 17 mars,
                                   ton père,

GARGANTUA.

(Chapitre VIII de La Vie très horrificque du Grand Gargantua père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quinte essence, alias Rabelais.)
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Portrait de Rabelais par Eugène Delacroix, www.linternaute.com .

Pantagruel aura grand besoin de conseils, entre le grand rire et les faux empires, le jour où dans le froid luiront d’autres soleils :

Ici est le confin de la mer glaciale, sur laquelle fut, au commencement de l’hiver passé, grosse et cruelle bataille. Lors gelèrent en l’air les paroles et cris, les chocs des armures, les hennissements des chevaux et autres vacarmes de combat. A cette heure, la rigueur de l’hiver passée, le temps chaud revenu, elles fondent et sont entendues.
– Tenez, dit Pantagruel, regardez celles-ci qui ne sont pas dégelées.
Il nous jeta alors à pleines mains des paroles gelées et qui semblaient des dragées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés, lesquels, quelque peu échauffés entre nos mains, fondaient comme neige, et nous les entendions réellement: mais c’était langage barbare. Excepté qu’il y en avait un plus gros, que frère Jean avait échauffé entre les mains, qui fit un son comme de châtaignes jetées dans la braise lorsqu’elles éclatent: C’était, dit frère Jean, un coup de canon en son temps. Il en jeta encore trois ou quatre poignées. On y vit des paroles piquantes, des paroles sanglantes proférées par une gorge coupée, des paroles horribles et autres déplaisantes à voir. D’autres en dégelant rendaient des sons comme tambours, clairons ou trompettes. Nous entendîmes moult miaulements qui étaient comme langage humain. Croyez que ça nous a beaucoup amusés. Je voulais mettre en réserve quelques mots de gueule dans de l’huile, comme l’on garde la neige et la glace, mais Pantagruel ne le voulut pas, disant être folie de faire réserve de ce que jamais on ne manque et que tous les jours on a en main, comme sont les mots de gueule entre tous les bons et joyeux Pantagruélistes. 

(LE QUART LIVRE, chapitre 56, source Athéna.)
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Corps marins et physiologiques visités par Pantagruel, cliché Théâme.

Telles merveilles, qui bien loin veillent en nous attendant, souffrent dans le vent, quand la tempête balaie les fêtes,  malmenant à pleines mains les pauvres troupeaux humains :

Aussitôt la mer commença à s’enfler et à s’agiter en profondeur ; de fortes vagues se mirent à battre le flanc de nos vaisseaux ; le mistral, accompagné d’un ouragan effréné de grains noirs, de tourbillons terribles, de bourrasques mortelles, se mit à siffler à travers les vergues sur nos navires ; le ciel se mit à tonner, gronder, se zébrer d’éclairs, pleuvoir et grêler ; l’air perdit sa transparence, devint opaque et sombre, si bien que la lumière ne provenait que de la foudre, des éclairs et des déchirements des nuées en flammes ; les vents violents, bourrasques, tourbillons et météores brûlants jetèrent des flammes tout autour de nous : foudres, éclairs blancs, éclairs en zigzag et autres projections du ciel ; tous nos repères astraux étaient cachés et troubles ; des tourbillons effrayants suspendaient les hautes vagues du courant. Soyez sûrs que nous croyions revivre le chaos de la mythologie, où feu, air, mer, terre, tous les éléments, étaient en une confusion rebelle. (LE QUART LIVRE, chapitre 18.)

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Le géant par Gustave Doré, beautiful-grotesque.blogspot.com .

Heureusement, jamais l’amitié ne prêterait son aide à moitié. Puisque la compétence réside en l’appétit, ne demeurons pas trop petits, mais faisons ensemble bombance, comme nous y invite le prologue du TIERS LIVRE nous promettant l’ivresse – notamment de frais qui désaltère et de vrai qui libère, telle la platonique pierre d’ions dans ION nous proposant la communion :

C’est mon véritable et seul Hélicon, c’est ma fontaine caballine, c’est mon unique enthousiasme.

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Rabelais adapté pour la scène en 1969 par Jean-Louis Barrault.

Au chapitre VI, Panurge déclarait d’ailleurs mystérieusement : Je ne bastis que pierres vives, ce sont hommes.

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Salut de “Pantagruel”, cliché Théâme.

A présent, parce que rire est le propre de l’homme (adresse aux lecteurs de GARGANTUA), parce qu’il suffit de goûter les saveurs de la vie pour savoir – et pour savoir vivre ensemble, pour sentir et chanter une neuve santé, mettons-nous en marche et cadence dans les pas de ce jeu qui danse : entrons avec le corps, qui est d’après le chapitre 13 du TIERS LIVRE nourrisson et hôte naturel de l’esprit, avec gentilshommes et dames, dans la substantifique moelle indiquée par le Prologue de GARGANTUA, donc dans l’abbaye de Thélème.

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Auprès de Pantagruel, les musiciens Miguel Henry et Benjamin Bédouin, lequartz.com .

Toute leur règle tenait en cette clause :

FAIS CE QUE VOUDRAS,

car des gens libres, bien nés, bien instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice ; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur. (GARGANTUA, chapitre 57.)

2 Replies to “Écoutez, sentez, une autre santé !

  1. Grand merci, THEAME !
    A défaut d’avoir vu ce spectacle, visiblement fabuleux, j’ai pu en avoir quelques “saveurs” dans la bouche, dans le coeur et dans l’âme.
    Et si je le vois jouer dans une autre ville, je me précipiterai….
    Car…”VIVONS JOYEUX”

    1. Merci, Jean-Yves : et vive Rabelais, ce professeur de joie ! Il nous faut d’ailleurs d’autres maîtres, non pas à penser, mais à panser les peines au moins avec un sourire bienfaisant, à la hauteur des catastrophes qui ravagent mers et terres… Un tel sourire détaché, mais radical et créateur, semble émaner de Taxi Téhéran que j’ai vu hier…

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