Que le peintre à présent, au bout de la rivière,
atteigne enfin la source aimante de lumière.

I. M. Roger Gothscheck.

Vie et mort se tiennent la main pour que nous préparions demain. L’idée souveraine sur la porcelaine matérialise les liens autour du cimetière : ainsi rebondit le bien qui sait garder entières les communautés pétries de beauté… Tel est aussi le message délivré par le chœur à la fin d’Œdipe Roi : il nous faut attendre “le jour de l’accomplissement” pour juger une existence et son plein accord ou son désaccord avec sa vocation.

Lautenbach peint sur porcelaine par Roger Gothscheck, qui vient d’y être inhumé
parmi les masques chirurgicaux, les graines psalmodiantes et l’appel du coucou.

Or, à double entente, sous le masque porté dans la diurne lumière du théâtre grec par ses protagonistes et figurants, cette tragédie fait parler le Chœur des vieux Thébains tant au prince Œdipe qui les dirige qu’à des spectateurs intemporels. Nous savons tous l’intrigue avec son dénouement et les ignorons en même temps ; car ce passé mythique nous donne accès, par la double énonciation déroulant des évolutions chorales et chorégraphiques, à la “terre inconnue” de notre destin (traductions littérales proposées par Théâme) :

Or ce n’est rien, un rempart, un navire,

S’ils sont désertés par des hommes qui partageaient autrefois leur espace intérieur

(Sophocle, Œdipe Roi, vv. 56-57).

“Art of the Ancient World”, Sphinx dans une poterie crétoise (env. 650 avant Jésus-Christ),
“Art of the Ancient World”, Royal-Athena Galleries, 2000

Œdipe entend donc les vieillards, dont il est devenu le roi en sauvant la ville et en épousant la reine Jocaste, pleurer sur les déchaînements de la peste dont il ne se sait pas la cause :

Hélas, sans nombre en effet je porte

Des peines : elle est malade devant moi tout entière

La foule en marche, et rien n’est à portée de sollicitude, comme pointe de défense

À quiconque secourable, pas plus effectivement que des pousses

De noble terre ne croissent (vv. 168-172).

Et le roi, soucieux de relever encore la ville, répond au chœur dans l’amère ironie du destin, par une déclaration si présomptueuse qu’elle est aussi à double entente :

Or, qu’un homme aide à partir de

ses biens et ressources, telle est la plus belle des peines à prendre (vv. 314-315).

Mais le vieux devin Tirésias aveugle avait vu clair et parlé juste ; Œdipe finit par l’avouer à Jocaste en hésitant, en tremblant, se remémorant l’incident antérieur à sa réponse qui desserra les griffes du Sphinx, qui libéra Thèbes, qui le fit donc monter sur le trône comme sauveur :

Là face à moi un héraut et, attelé de pouliches,

Un homme sur un chariot monté (vv. 803-804).

Cheval et cavalier, coupe attique à figures noires,
env. 540 avant Jésus-Christ, “Art of the Ancient World”.

Tout à coup, Jocaste suicidée par pendaison et ses propres prunelles crevées de sa propre main, Œdipe sent se dessiller les yeux de sa mémoire sur le fatal carrefour ; avec clairvoyance, le roi reconnaît, semble intérioriser, reconstitue en tout cas précisément, le lieu du drame oublié :

Ô vous trois chemins, vous cachettes des vallons,

Forêt de chênes, étroit tunnel entre les trois routes

C’est encore sur les chemins que, brisé par son hybris, il traînera la misère de sa terrible disgrâce, ayant sans le savoir tué son père, épousé sa mère, s’appuyant aveugle et fugitif sur Antigone sa sœur et fille, laissant Thèbes se débattre avec le fléau, avant d’aboutir à Colone aux portes d’Athènes et d’en devenir, par l’expiation de ses crimes, le protecteur.

Or, dans cette ville, la peste qui à son tour la frappa en même temps que la guerre du Péloponnèse toucha Sophocle, puis attaqua Thucydide qui put en témoigner ainsi (traduction encore proposée par Théâme) :

Davantage encore cependant, ceux qui avaient réchappé de la peste au mourant comme au malade manifestaient leur compassion, à la fois par l’anticipation de l’avenir et par une reprise personnelle de bon espoir (Guerre du Péloponnèse, Livre II, chapitre LI).

Mais, bien souvent, la peste est morale comme l’a prouvé le sort d’Œdipe : ce sont alors les arbres et les bêtes qui assistent en silence et prêtent leur présence au cours de notre existence.

Pour deux parutions juste antérieures au confinement dû au coronavirus Covid-19 :
photographies de Benjamin Harte / plainpicture.com et d’Antoine Poupel / Adagp.

N’appartiennent-ils pas cependant comme nous au réseau serré, chaud, constructif, de la biosphère ? “Le pas est la mère de toutes les allures”, dit Bartabas en récapitulant son périple de créateur équestre (D’un cheval l’autre, page 293). Il nous pose cette question finale, mais toujours liminale, en contemplant le partenariat avec les chevaux qui portèrent successivement, presque amicalement, son aventure artistique :

“N’est-ce pas la sincérité de l’intention qui fait la grâce d’un corps en mouvement ? (295)”

De son côté, Sandrine Collette nous introduit dans un monde d’après la catastrophe, dévasté par une destruction presque totale, notamment de la vie végétale, mais parcouru lui aussi par un être de passion (page 114) :

“Corentin avait repris la route malgré la nuit qui venait.

C’était dans sa tête avancer sans faiblir, sans relâche, arriver aux Forêts, comme si les Forêts étaient le salut, comme si elles en avaient réchappé.”

Seul un chien aveugle qu’il a recueilli lui sert d’éclaireur… Et toujours les Forêts l’appellent :

“Calé sur ses épaules, le chiot faisait mine de contempler le paysage à travers les nappes de brouillard.”

Un jour vient où l’on arrive, où la vie revient (229) par Corentin et Mathilde, parents de jumeaux par-delà cette cosmique déréliction :

“Ils les appelèrent Altaïr et Electra.

Puisqu’on ne voyait plus les étoiles dans le ciel – ils les recréèrent sur la terre.”

Du coup, la lumière du monde se refait humblement jour par le plant qui fend la terre et sa malédiction, contre toute attente (252) :

“Comme tout ce qui était impossible, depuis la catastrophe, cela arrivait.”

“Le Génie des arbres” le montre, à sa manière mystérieuse et pourtant éclatante, comme les chevaux : il s’agit de “danser avec ses limites”, surtout que l’arbre est simple, d’un seul tenant, tel un grand cerveau complexe dont “l’intelligence est partout et nulle part”, connecté avec tous les autres arbres comme avec la terre, en “stratégie de coopération”, de résilience et de patience coordonnées.

Capture d’écran du film d’Emmanuelle Nobécourt, “Le Génie des arbres“.

Par cette Journée internationale des Familles, rappelons-nous que les constellations du vivant sont fragiles, interdépendantes et plus qu’évidentes : exigeantes.

Capture d’écran du “Génie des arbres” : mise en lumière de l’oxygène, seul “déchet”
laissé par la photosynthèse !

La “timidité des cimes” prouve par exemple qu’une forme empirique, mais méthodique, de “biomimétisme” favorise, encourage, inspire, l’instauration d’un accord universel et fraternel. Nous tenant debout de la même manière, mais d’une façon moins altière et plus indépendante, que les chênes, nous pourrions dire à la suite de l’aveugle guéri : “Je vois les hommes, car tels des arbres je les regarde se promener”. Puissent nos regards s’ouvrir ainsi à tout “ce qui brille au loin” même discrètement, pour que nous nous en approchions, pour que nous en prenions soin (Mc 8, 24-26).

Capture d’écran, “Le Génie des arbres” : la “timidité des cimes”.

Plantons donc des arbres, posons des actes, et ne restons pas plantés, figés avant l’heure dans une raideur mortelle. Puisque la forêt en force apparaît malgré nos crimes et ses abîmes, respirons, aérons !

Mulhouse, Grand-Rue : école désaffectée, mais mobilier urbain où le monstre en couronne
a fait de la place au coeur entrouvert par un doux mot d’ordre anonyme.

Sans que nous en ayons conscience, en plein accord – mieux : à ras bord -, de son immense arborescence l’Esprit nourrit : il délie et relie, rétablit l’harmonie, invitant au travail du rail ou du vitrail, à cette liberté solidaire qui garde uni chacun par l’âme à ses défunts, qui fonde les ères et les aires.

Station du TER à Mulhouse-Dornach : sur la façade de l’entreprise Di Giusto,
hommage aux héros de la lutte contre le coronavirus Covid-19.

2 Replies to “Double entente ou plein accord ?

  1. Oui, en ces temps de pandémie, de catastrophe, d’effondrement, nous aimons ce recours aux forêts, elles qui de tout temps surent nous secourir et nous élever. En accord d’inspiration avec celui de Sandrine Collette, on peut citer le très beau roman DANS LA FORÊT de Jean Hegland : là aussi le monde ancien a été détruit et deux soeurs, “dans la forêt”, tentent de le recréer. L’une danse jusqu’à la fin de ses forces, danse sa beauté comme un violon en flammes. Dans LE MUR INVISIBLE de Marlen Haushofer, même thème, même forêt, même catastrophe ayant tout bouleversé… Ils sont beaux, ces livres tous écrits par des femmes, comme pour réparer ce théâtre grec dont les femmes étaient exclues, non de l’inspiration, mais du jeu. Bénies soient les chorales et les chorégraphies où le génie féminin trouve place. Bénie soit aussi Antigone “née pour aimer plutôt que pour haïr” : à l’heure où l’art d’enterrer les morts est devenu difficile, la loi écrite au fond de son coeur nous est précieuse. Paix à l’âme de Roger Gothscheck qui peignit ses faims sur ses assiettes de neige, mais ne revit pas ses filles confinées au loin. Lointaine, mais certaine, la tendresse malgré tout tissait ses accords. Bartabas aurait-il pu nous inventer un cheval de ciel pour voler par dessus le corona ? Un cheval d’Angelo, de Hussard sur le toit, pour braver Covid, peste ou choléra ? Thèbes ou Lautenbach porteront-ils toujours des masques ??? L’entente pourra-t-elle encore jaillir de nos épaules parmi les arbres qui marchent ? Notre société sortira-t-elle d’aveuglement ? Que, malgré ce masque, notre visage demeure nuptial. ” Voici le sable mort, voici le corps sauvé : la Femme RESPIRE, l’Homme se tient debout.”

    1. Merci, chère lectrice-éducatrice, pour tes pistes de lecture. Un des charmes du roman ET TOUJOURS LES FORÊTS réside dans son style : nul truchement de traduction, mais la langue française y est sobre, limpide, profonde. Et maintenant que l’âme chante debout !

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