Visitation strasbourgeoise : crèche de la cathédrale.

Au seuil de l’Avent, la Visitation par une bleue bouffée de papillons met sur les rails notre délivrance en ouvrant les yeux de l’espérance aux très humains chemins que parcourt le divin. Alors, même les cliniques ouvrent l’oreille aux musiques du saint médecin Damien, pèlerin.

Mulhouse : entrée de Saint-Damien.

D’autres se sont battus contre bêtise et guerre, outrés jusqu’en l’outre-mer que la violence atterre : le précédent billet de Théâme évoquait l’exil qui mena Stefan Zweig au Brésil. Précisément, contre la pulsion du suicide, Bernanos son collègue est demeuré lucide, armé par l’unique leçon d’une mystérieuse chanson.

Georges Bernanos, « Brésil, terre d’amitié », anthologie de Sébastien Lapaque (2009).

Outre le miracle radieux de la présence créé par la radio par-delà les distances (page 94), au-delà des lettres et du courrier gardant sur les mers les amis reliés, un message aussi muet que fluet vole et nage, tient debout malgré tout, et porte la plume d’un souffle divin sur d’âpres chemins pour que se rallume sous le ciel l’essentiel (les Enfants humiliés, cités aux pages 76-77) :

La Table Ronde, collection La Petite Vermillon, 2017 : illustration de Loustal.

Oui, il serait préférable, en un sens, de ne rien dire de ce pays puisque toutes ces phrases ne font sans doute que tromper mon ignorance et la vôtre, qu’elles m’éloignent probablement de lui sans vous en rapprocher. Mais que puis-je ? Le plus grand risque serait encore de ne pas s’accepter soi-même. Or, après avoir tant travaillé depuis vingt ans, je commence seulement à croire que je ne me suis pas trompé, que j’étais réellement condamné à cette espèce de langage conventionnel qui est celui de l’écrivain. Je n’ai jamais pris très au sérieux ce langage, il m’arrive souvent de le haïr. Mais pensez que le bon Dieu ne m’a donné que ce moyen de vous émouvoir en faveur de ce que j’aime, je ne méritais pas un autre instrument que l’orgue de Barbarie dont je joue sous vos fenêtres, ô mes vieux compagnons ! Lorsque j’étais jeune encore, il m’arrivait peut-être de tourner la manivelle du bout des doigts, de pencher un peu trop la tête vers mon pauvre moulin. C’est fini. Réfléchissez un peu, faites-moi cette charité. Je ne puis plus prendre cet objet pour un chef-d’œuvre de lutherie, il y a trop longtemps que je le porte, la courroie m’en scie l’épaule. Je continuerai de moudre jusqu’à ce que le moulin soit vide, voilà tout, je le rendrai vide au bon Dieu et même j’essaierai de l’astiquer soigneusement une dernière fois avant de mourir, non dans l’espoir d’épater les musiciens du paradis, mais pour l’honneur de la profession. D’ailleurs ce n’est plus sous vos fenêtres que je joue, réfléchissez à cela aussi. Le vieux bonhomme a changé de trottoir, le vieux bonhomme en a fini avec les concierges et les flics. Je n’attends plus qu’un visage ami m’apparaisse derrière les vitres, je ne suis plus tenté de loucher vers les premiers étages opulents ou la mansarde à géraniums. Ma musique vous arrive du bout du monde, ainsi que le témoignage non pas de mon art, mais de ma constance. Lorsque vous ne l’entendrez plus, ce ne sera pas ma faute. J’aurai fini bravement ma carrière de chanteur des rues dans un pays sans rues ni routes – à moins que vous ne croyiez l’entendre toujours. Car ce n’est pas ma chanson qui est immortelle, c’est ce que je chante.

Tout près de nous, Guy Boley traversa de même les mornes espaces réputés infranchissables, ceux de l’oubli depuis « un fleuve en forme de lyre, le Doubs » qui arrose Besançon jusqu’à son « roi d’éternité », ce père certes modeste, mais redoutable boxeur et meilleur acteur encore : il avait grandi avec Pierre qui, devenu prêtre, lui confia le rôle du Christ dans un mystère plus moderne que médiéval, inoculant ainsi le virus du théâtre à son ancien camarade, ouvrier assoiffé de culture et nourri au Petit Larousse illustré.

Le théâtre peut soulever et sauver jusqu’à donner chair, par le jeu de l’ouvrier le plus humble, au Verbe incarné plus aimant qu' »amateur », jusqu’à tirer du père Pierre ce cri : « Il est en toi, tu l’as trouvé ! »

Editions Grasset, septembre 2018.

Ainsi le divin se fraie un chemin sans que nul s’en doute, par l’amour et l’humour, sur nos rails ou routes. Mais peut-être nos maisons et nos lieux sont-ils nés pour suivre ou vivre un DIEU.

Après « La Jeune Fille aux mains noires« , Bernard Abel a publié « Néméo petit dieu » (novembre 2018).

Nul besoin d’être devin pour Le dire : Son souffle doux soupire et nous attire. Il suffit des vieux contes pour percevoir Sa voix : soudain, l’obscur murmure écarte un mur et voit.

Rossignol : « Dionosso, petit enfant du ciel », page 115 de « Néméo petit dieu », avec l’aimable autorisation de l’auteur-illustrateur Bernard Abel.

L’amphore encore entend le pouce du temps qui pousse le minéral sur l’axe astral : la graine entraîne sur le talus tous les saluts. En effet, théologique – par voie étymologique -, ou du moins contemplatif de manière à rendre actif : tel est l’éternel rôle du théâtre, entretenant pour notre âme et DIEU l’âtre.

Mulhouse, chapelle de Saint-Damien : dernière station du chemin de Croix, signée Sauvegrain 2015.

Même le chemin de fer se met à servir les droits et la paix, par des distributeurs automatiques nous rappelant la liberté magique enfouie dans chaque esprit, où le DIEU vibre, vit, et nous veut moins porteurs d’histoire que d’une silencieuse gloire, sur de surprenants chemins plus clairs que des parchemins.

En gare de Mulhouse, un ticket gratuit de lecture et de concours est délivré AVEC engagement…

2 Replies to “Divins chemins.

  1. Divins sont les chemins de fer, de mer ou de ciel qui font le tour de la terre, et comme nous emmène Théâme sans même que nos orgues de barbarie aient eu besoin de lui chanter  » emmenez-moi ». Ah le Brésil de Bernanos qui fut aussi celui de Zweig de Mermoz et de saint Ex ! On voit le Corcovado et on pense au dictateur d’aujourd’hui, qui lui ne boxe pas en amateur et dont les uppercuts aux droits de l’homme risquent d’être fameux et de peu d’amitié pour ces choses éternelles que comme Bernanos nous voudrions continuer à chanter. Comme ils sont changeants et mystérieux, les chemins de nos vies qui passent si vite du chemin joyeux où court Marie enceinte vers sa cousine Elisabeth, escortée par une bouffée de papillons bleus, au chemin de Croix. Mais voici que la dernière station avec sa ronde pierre roulée d’argent semble annoncer d’autres papillons, ceux que les Grecs nomment psychê et qui volettent du côté des âmes. Quant aux deux cousines de la Visitation, leurs paumes semblent vouloir se rejoindre comme les deux parties d’un coquillage, l’une vers le ciel et l’autre vers la terre. Entre les deux se logera le « petit dieu » des Magnificat et des Exultavit. Et entre droits et devoirs nous garderons celui de louer.

    1. Louée soit aussi l’amie Anne, avec « le souffle frais » qu’est toute âme nommée « psychè » par les Grecs, pour la distinction, mais aussi l’union, de l’Annonciation et de la Visitation !

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