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Pardon, chers amis internautes, si cet envoi semble un doublon : les mystères numériques risquent même de brouiller les lettres, à moins que le lien vers le document final pèse trop aux ailes de nos messageries… Puissent donc les anges de la Toile et de la musique vous porter ce billet matinal.

En cette journée internationale des droits de l’enfant, par-delà d’effroyables tempêtes méditerranéennes, en ces temps de commémorations et de tractations pacifiques, il faut nous tourner vers deux guerres très différentes qui, aux deux extrémités du XXe siècle, broyèrent des multitudes d’innocents sans défense, mais suscitèrent aussi des témoignages radicaux. Pour mieux envisager de tels conflits, écoutons l’enfant que resta, que tenta de sauver en lui comme autour de lui, le soldat Georges Bernanos, le père des Mouchette, le frère de tant d’Enfants humiliés. Juste avant de se marier entre deux combats, il écrivait à sa fiancée en 1916 : Je ne sais ce que j’aime mieux, de vous voir, ou de voir de mes yeux, pour ne l’oublier jamais, les coteaux hantés où se détruit jour et nuit tant de matière humaine. Et, juste après le succès de Sous le soleil de Satan, en 1926  le romancier s’exprimait ainsi devant le journaliste Frédéric Lefèvre :

Je crois, en effet, que mon livre est un des livres nés de la guerre. […] Je m’y suis totalement donné. D’ailleurs, je l’ai commencé peu de mois après l’armistice. Le visage du monde avait été féroce. Il devenait hideux. La détente universelle était un spectacle insurmontable. Traqué pendant cinq ans, la meute horrible enfin dépistée, l’animal humain rentré au gîte à bout de forces lâchait son ventre et évacuait l’eau fade de l’idéalisme puritain.

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Réussir la paix sur l’accumulation des atrocités, c’est ce qu’a poursuivi l’Europe contre vents et marées depuis le milieu du siècle dernier. Mais combien de foyers hurlants et sanglants se rallument sans cesse sur la planète, demandant désespérément leur extinction sous la raison fraternelle, notamment au Proche-Orient et précisément sur la terre natale d’Europe, et de cet alphabet qui permit le développement plutôt des arts que des armes ? Les jeunes lecteurs qui ont voté pour le prix Goncourt des lycéens 2013 ne s’y sont pas trompés en choisissant Le Quatrième mur de Sorj Chalandon, en suivant une impossible représentation dAntigone à Beyrouth au début des années 80, en laissant le tragique haleter encore plus près d’eux que le film Incendies programmé pour aujourd’hui par Arte, jusque sur les pages et sur leurs doigts, alors qu’ils tiennent les yeux levés vers novembre (page 51) : Dès le soleil levant, les décombres d’une scène antique.(Page 150.) Mais il faut renoncer à Antigone, jouée à mains nues dans une ville où d’autres étranglent.(Page 206.) De retour au pays, déraciné de sa patrie fatale jusque dans ses propres yeux, le narrateur Georges murmure, obscurément orienté vers le cadavre que Jésus, tout près du Liban, ramena voilà deux mille ans à la vie : Le temps de me perdre vers Saint-Lazare, dans les rues sans klaxons et sans regards.(Page 277.)

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On comprend alors le ton que prend cette fraîche et brûlante page autobiographique, qui relate sobrement l’attente de la proclamation du prix Goncourt des lycéens prévue pour le 14 novembre et qu’a publiée le Huffington Post dès le 18 novembre 2013 : Je suis allé dans les jardins des Tuileries, à deux pas. La pluie avait cessé. Je me suis assis sur une chaise de fer, glacée et humide, face à la fontaine. Tout était désert. Seuls les feuilles d’automne et le soleil pâle. J’ai posé mon téléphone sur mes genoux, le faisant jouer le Pie Jesu de Maurice Duruflé, qui tient une place à part dans Le Quatrième mur, mon roman. C’est avec ce requiem, chanté par Bartoli, que j’ai écrit mon livre, pendant deux ans. Et je voulais que cette musique m’accompagne encore quelques minutes, au moment fragile des résultats.

A 12h43, une sonnerie a coupé la musique. Un numéro inconnu s’affichait. Je n’ai pas décroché. J’ai écouté la fin du morceau, lorsque la mezzo-soprano fait silence et puis le violoncelle, au loin, léger comme le vent. C’est alors qu’un numéro ami a cogné la musique, et puis un troisième, un quatrième, comme une nuée d’enfants qui dévalent des escaliers en hurlant.

Je n’ai pas décroché.

J’ai pleuré.

2 Replies to “Deux guerres – pour quelle paix ?

  1. Un tel article dans un journal à grand tirage et aussitôt les ventes de LE QUATRIEME MUR connaîtraient une courbe ascendante foudroyante, et jamais le Requiem de Duruflé ne serait autant écouté ! (Je l’écoute en écrivant)
    GRAND MERCI, vraiment, du fon du coeur.

    Et si Théâme allait justement montrer ses articles à un grand journal, et décrocher une rubrique…mensuelle, hebdomadaire, quotidienne ?

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