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Estampe de Jean-Baptiste Oudry, XVIIIe siècle, culture.gouv.fr .

Aucun suspens n’est vain – même pendant la mise aux normes électriques et la réparation d’une énergie magique – pour songer aux corps sains ; la vie ne serait-elle que maladie mortelle ? Non, réagissons à ce jeu de mots, ne nous laissons pas entraîner à faux : car, collective aussi bien qu’individuelle, elle est la cohésion de toutes ses parcelles, d’après les divers auteurs qui nous servent de moteurs, qu’ils viennent de tout près ou de lointaines rives, le fabuliste Esope ou le grand Tite-Live.

Entre Ventre et Pieds, raconte Esope, la force devint sujet de dispute. Comme à tout bout de champ les Pieds disaient qu’ils primaient en robustesse au point de porter même le Ventre, celui-ci rétorqua : Mais, dites donc, si moi je refusais de vous fournir de quoi vous nourrir, vous ne pourriez même rien porter. Il en va de même pour les armées : nul avantage dans les effectifs, si les capitaines ne conçoivent pas les meilleures stratégies.(Traduction du grec proposée par Théâme.)

L’apologue de Menenius Agrippa situé par Tite-Live dans les épiques débuts de la République romaine (Histoire romaine, Livre II, chapitre 16) se développe sous la forme d’un récit où s’enchâsse le dialogue, évidemment indirect selon une esthétique périodique propre à la syntaxe latine ; on y entend s’entrechoquer les motifs d’indignation des organes physiques, puis se répercuter la décision prise par les conspirateurs, et enfin jaillir leur découverte – tardive, mais lumineuse – de la nature exacte comme de l’action précise du produit précieux auquel ils contribuent et dont ils profitent en même temps, de concert avec le puissant estomac qu’ils prenaient pour un pur profiteur : le sang, formant la clé du corps et de la compréhension, comme un logique joyau ou plutôt comme un noyau de vie. Une telle orchestration de la syntaxe sert l’idéal de l’harmonie humaine.

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Esope offrant des fruits aux prêtres, par Francis Barlow, 1687, en.wikipedia.org .

Plutarque ensuite, plus près de nous Rabelais et La Fontaine, nous ont bien transmis ce lait : le monde est perpétuel échange de nos dettes ; toute république, sans elles, serait blette !

Somme, en ce monde defrayé, rien ne debvant, rien ne prestant, rien ne empruntant, affirme Panurge au début du Tiers Livre en dépeignant un chaos d’avarice, vous voirez une conspiration plus pernicieuse, que n’a figuré Aesope en son Apologue. 

Et voici La Fontaine en cet entrelacs de textes sur les Membres et l’Estomac :

La commune s’allait séparer du sénat.

Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,

Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s’en allaient chercher une autre terre,

          Quand Ménénius leur fit voir

          Qu’ils étaient aux membres semblables

Et par cet apologue, insigne entre les fables,

          Les ramena dans leur devoir.

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“Les Membres et l’Estomac” par Gustave Doré, ruedesfables.net .

Ainsi, du corps mystique également – et bien souvent – jaillit une musique : les Romains de Coriolan, les Corinthiens au cœur lent, même Michel Delpech, nous font comprendre que le monde puise dans l’accord tendre la solidité de la vérité.

L’estomac répondit, dit Menenius Agrippa  dans Coriolan de Shakespeare (I, 1, traduction In Libro Veritas) :

“Il est vrai, mes amis, vous qui faites partie du corps, que je reçois 

d’abord toute la nourriture qui vous fait vivre, et cela est juste, car je suis

l’entrepôt et le magasin du corps entier. Mais si vous y réfléchissez, je renvoie tout par les fleuves de votre sang jusqu’au cœur qui est la cour de l’âme, et jusqu’à la résidence du cerveau :

car les canaux qui serpentent dans l’homme, les nerfs les plus forts, les

veines les plus petites, reçoivent de moi cette nourriture suffisante qui

entretient leur vie, et quoique vous tous à la fois, mes bons amis» (c’est

l’estomac qui parle, écoutez-moi)…

SECOND CITOYEN.- Oui, oui. Bien ! bien !

MÉNÉNIUS.- «Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite ce que je

distribue à chacun en particulier, je peux bien, pour résultat du compte que

je vous rends, conclure que vous recevez de moi la farine la plus pure, et

qu’il ne me reste à moi que le son.»

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theshakespeareblog.com

Nous tous qui vivons d’un seul Esprit, écrivait saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (chapitre 12) – juste avant de déployer l’hymne à l’amour, avons été plongés dans le baptême pour former un seul corps et tous nous sommes abreuvés d’un seul Esprit. Et, en effet, le corps n’est pas un membre unique, mais plusieurs. […]

Or l’œil ne peut dire à la main : De toi je n’ai nul besoin, pas plus que la tête ne peut dire aux pieds : De vous je n’ai nul besoin. Bien au contraire, les membres du corps qui semblent plus chétifs sont indispensables […]

Dieu fit accéder le corps à l’homogénéité, accordant un respect plus remarquable aux organes inférieurs pour éviter la division dans le corps, pour inspirer aux membres le même souci mutuel. Qu’un seul soit dans la souffrance, tous la partagent ; qu’un seul soit objet de gloire, tous participent à sa joie. Mais, vous, vous êtes le corps du Christ, et ses membres chacun pour votre part. Recherchez les grâces supérieures. (Traduction du grec proposée par Théâme.)

Et Michel Delpech ne nous quitte pas : car une voix nous invite sans mot dire sur son chemin qui nous mène plus loin que demain.

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Michel Delpech en 1988, non-stop-people.com .

Ma foi n’est pas un long fleuve tranquille : elle est dans la torture, dans la complexité. J’en suis parfois épuisé. Pourtant, je plains ceux qui n’ont pas la chance de connaître ce tumulte-là. Il fait vivre jusque dans l’Au-delà ! Je ne pense pas que le Ciel se soit mêlé de mon cancer, mais je lui demande de m’aider à avoir la force de le surmonter, de me plier à la discipline indispensable, de faire ce qu’il m’est exigé de faire. Je n’ai jamais prié pour guérir, j’ai plus souvent pensé : “Que ta volonté soit faite”.

La maladie vous dépossède. Elle vous dénude. Elle vous contraint à vous interroger sur les vraies valeurs. Nous voulons une plus grande maison, une plus puissante voiture, plus d’argent, mais en serons-nous plus heureux ? Je constate souvent chez ceux qui possèdent moins un sourire plus radieux que chez ceux qui ont tout.

je porte ma croix et je découvre que c’est le secret de la joie.

Affirmons donc que la vie est moins une maladie – si l’on y songe bien – qui par hasard survient qu’une consolation contagieuse, ou plutôt qu’une harmonie radieuse. Une seule maison en trois pour que chacun trouve… l’endroit ? Unité chrétienne, idées citoyennes, un seul alphabet pour boire à longs traits les breuvages du partage : oui, telle est l’éternelle ouverture à la paix. Pendant qu’un groupe électrogène vend de l’agriculture saine les produits qui refont le sang, rayonne la chance : le chant ! Quand ressuscitent ses réussites, les interactions et les connexions d’une équipe soudée vont à mille coudées nous faire monter vers un humble orchestre d’oreilles terrestres, de haute bonté. Même par la maladie, la vie demeure bénie : désormais, la mort sait bien qu’elle a tort.

Une phrase de saint François de Sales nous offre sa lumière matinale, digne de patronner les communications en développant son sens de la communion : Car bien que les personnes que j’aime soient mortelles, ce que j’aime principalement en elles est immortel (Lettre 871, À un ami). Ainsi, dans le silence, des mélodies s’élancent.

One Reply to “Des maladies et de la vie.”

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