Le mythe d’Europe se distingue de tous les autres, à l’occident comme à l’orient, dans le passé comme au présent. A vrai dire, il les fédère, depuis la haute Egypte jusqu’à la science-fiction, et montre comment passer de l’inconscient collectif à la réalité construite ensemble, de la nuit des temps guerrière aux nouveaux jets de paix.

L’Almanach Sainte-Odile le suggère à sa manière aux pages 8-9 de son édition déjà parue pour 2013, dans un article légèrement retouché par “Théâme”.

EUROPE, OU PARTONS DU PRINCIPE !

PARTONS DU PRINCIPE OBJECTIF que notre nom vient de loin et traversons l’espace avec le temps : « EUROPE » dérive du « CRÉPUSCULE » tel qu’il s’énonçait dans la langue phénicienne parlée longtemps avant notre ère sur la bande côtière, actuellement syro-libanaise, qui pratiquait un culte solaire alors que, tout près, se développait le monothéisme juif.

PARTONS DU PRINCIPE VÉRIFIÉ qu’à la fin du IIe millénaire avant Jésus-Christ le même peuple phénicien[1], surgi du désert autant que de la mer, mit son talent créateur au service de moyens de contact non seulement révolutionnaires, mais aussi durables : d’une part, les techniques nautiques lançant des marins au large, c’est-à-dire du littoral oriental aux rives occidentales de la Méditerranée, et d’autre part l’art alphabétique combinant simplement les deux premiers systèmes d’écriture, certes inventés par les Egyptiens et les Babyloniens au IVe millénaire avant notre ère, mais réservés de par leur complexité à leurs seules castes lettrées. La pacifique expansion phénicienne à partir du XIIIe siècle avant Jésus-Christ semble donc avoir préludé notamment au vers de Lamartine : « Le temps est ton navire et non pas ta demeure ».

PARTONS DU PRINCIPE TANGIBLE qu’ici l’histoire et la mythologie se corroborent avec éclat. Zeus, le dieu grec ensuite appelé Jupiter par les Romains et présidant à la voûte céleste comme à la fécondité humaine, débarqua d’après la légende sur une jolie plage phénicienne afin d’enlever la non moins jolie princesse EUROPE – son échine devenue taurine pour l’occasion ; il semblait irrésistiblement attiré, pour en faire bénéficier ses adorateurs helléniques[2], par un emprunt doublement génial, le puissant navire à la force et la silhouette plus que bovines ainsi que les vingt-deux caractères dont son peuple avait besoin après avoir perdu l’écriture sur de longs siècles obscurs. Ces caractères entraînèrent un bond novateur en associant à un signe un son ; le premier imitait la tête du taureau tout en portant le nom même de cet animal : aleph ! La suite en découle (sur)naturellement : si l’on raconte qu’EUROPE fut déposée par Zeus sur un rivage de Crète[3], c’est que tout autour les échanges entre Phéniciens et Grecs ont développé ces deux techniques porteuses, et que ce mythe reflète l’évolution historique précisément par la fondation de la première civilisation européenne. En effet, Minos et l’âge minoen semblent bien les dignes fils d’EUROPE comme de Zeus : car ils se servent de l’outil graphique pour une constitution politique accessible à tout le peuple, et du bâtiment naval pour relier effectivement les peuples !

PARTONS DU PRINCIPE CONSTATÉ que les Grecs ont su adapter ces apports à leur propre essor : les consonnes sémitiques[4] de l’alphabet phénicien servirent à noter aussi les voyelles constitutives de la langue grecque, à commencer par l’alpha clair qui supplanta le muet aleph en préfigurant notre a, voire notre @, tandis que l’imprononçable nom d’EUROPE basculait pour devenir chez ses usagers helléniques l’équivalent de VASTE-VUE… EUROPE n’avait-elle pas, d’après leurs légendes vite répandues, traversé les flots de la Méditerranée, ses propres pleurs d’exilée et les soubresauts de son effroyable monture, jusqu’à ce que le voile tombât de ses yeux sur les splendeurs crétoises et sur son ravissant ravisseur, mais surtout sur l’envol prodigieux dont son antérieure forme animale était le symbole palpable, avant-coureur de tant d’équipages habiles, de tant de pages consistantes et mobiles[5] ?

Au commencement donc était aussi la lettre. Puisque les Européens naviguent depuis des siècles dans le sillage humain d’EUROPE, puisque « le chemin est long du projet à la chose » comme le savait Molière, OUVRONS TOUJOURS MIEUX L’ŒIL, L’OREILLE ET LE CŒUR ! En effet, sans un bon bateau, nulle communication, nul échange relationnel, n’eussent vu le jour entre les hommes ; sans l’alphabet, nulle lecture fraternelle n’eût été possible pour les écritures, fussent-elles démocratiques ou sacrées. Enfin, sans le baptême né dans la même région proche-orientale, aucune guérison n’eût été ouverte à nul chrétien, comme le prouve radieusement la vie de sainte Odile : REPARTONS DE CES PRINCIPES SOLIDES. 

Au moment d’achever ces lignes, dès le mois d’octobre 2011 par souci éditorial  (car le mot ALMANACH, d’ailleurs lui aussi d’origine syrienne, signifie « pour l’année à venir » !), osons le saut dans l’inconnu « pour les siècles à venir » et proposons dans les turbulences le plongeon de l’espérance. Poursuivons la construction de la paix, ensemble et simplement, par-delà les obstacles de la houle ou du sable : faisons lever patiemment, à travers les nuits les plus épaisses, l’aube de la liberté. Car, comme Hegel l’écrivait de la chouette incarnant la pensée et capable, à la suite d’EUROPE, d’anticiper l’aurore pour mettre en œuvre le bien commun, « l’oiseau de Minerve jaillit du crépuscule ».

Les jets de paix lancent sur de très longues phases des phrases afin que s’embrase notre création avec notre action : le temps semble venu d’associer enfin les talents européens pour faire ensemble moisson de médailles, et surtout pour faire échec aux assauts de la misère. Précisément, pendant que se déroulent à Londres des jeux de paix qui nous font remonter aux sources olympiques de l’Europe et de la civilisation, élargissons notre regard non seulement aux dimensions du monde où des brasiers de guerre continuent de brûler, mais aussi aux profondeurs de nos racines communes : le terme de paix se trouve lié à la notion de solidité, dans une famille qui groupe, autour du tronc indo-européen formé par l’acte bien posé ou le tenon bien planté,  des mots aussi variés que le pal et la palissade, le pays, le paysage, la page, le pacte et la paie – tous d’origine latine – ainsi que, probablement, le mot grec signifiant… la source à côté de la pectine !

De fait, avec l’alliance de confiance, d’énergie et d’envergure qu’Europe à travers son mythe préfigure, ou plutôt inaugure, convergent les tragédies les plus anciennes et les plus actuelles. Dans le personnage d’Electre qui appartient à la brillante famille des Atrides d’Argos et dont le nom signifie “radieux ambre magnétique”, veille une profonde source de paix sans qu’elle s’en doute. Après Eschyle et Sophocle, Jean Giraudoux réinvente ce rôle quand au premier acte Electre dit à son frère Oreste retrouvé après tant d’années de deuil et de désolation : “Je me préparais pour ta venue à ne plus être qu’un bloc de tendresse, de tendresse pour tous”.

Chacun de nous fait la douce et violente expérience des retrouvailles avec ceux que l’absence, la haine ou le malentendu retenaient loin de nous : on voit alors éclore ensemble, comme une aurore de jets, le frais bouquet de la paix.

Entre l’Allemagne et la France, entre Strasbourg et Kehl, de part et d’autre de sa passerelle, le Jardin des Deux Rives cultive ce sentiment immémorial et toujours fondateur.

Pendant le repos enfin partagé par Oreste et par Electre, le Mendiant de Jean Giraudoux commente cette émotion en l’élargissant ainsi : “La fraternité est ce qui distingue les humains”. Du coup, c’est elle aussi qui permet à Karine de s’associer à “Théâme” et Archibald Studio pour lancer des jets de paix.

Au tomber du rideau, le même Mendiant montre une semence immense enfouie dans le chaos en répondant à la question “Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que pourtant l’air se respire, et qu’on a tout perdu […] dans un coin du jour qui se lève ?” –  par une réponse ouverte aux projets les plus audacieux comme à l’espérance infinie : “Cela a un très beau nom […]. Cela s’appelle l’aurore”.


[1] Ce peuple de l’Antiquité demeure célèbre pour ses expéditions maritimes.

[2] Cet adjectif précise l’appartenance à la langue et à la culture grecques.

[3] Île grecque située dans le bassin oriental de la Méditerranée : elle aurait servi de berceau et de refuge à Zeus !

[4] Contrairement à la famille indo-européenne dont font partie le grec et le latin, les langues sémitiques sont consonantiques : elles comprennent l’égyptien ancien, le phénicien, l’hébreu, l’araméen (parlé par le Christ) et l’arabe.

[5] Le mythe de l’enlèvement d’Europe a inspiré bien des poètes et des musiciens après les plasticiens : sa riche signification exige d’autant plus de profondeur et de sérieux de la part de l’Union fédérée sous son nom.

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