Présentation d’un film d’animation de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec.

Le cinématoGRAPHE ÉCRIT à la pointe des voix aussi : elles s’impriment dans l’oreille jusqu’à ce que la ligne éveille en chaîne, en cascade, en écho, le grain qui montera plus haut. Impossible de revenir au texte originel sans en goûter le zeste astringent, vif-argent…

Yasmina Khadra, “Les Hirondelles de Kaboul“, Julliard, 2002.

Le ciel afghan, où se tissaient les plus belles idylles de la terre, se couvrit soudain de rapaces blindés : sa limpidité azurée fut zébrée de traînées de poudre et les hirondelles effarouchées se dispersèrent dans le ballet des missiles. La guerre était là… Elle venait de se trouver une patrie.

Yasmina Khadra, Les Hirondelles de Kaboul, premier chapitre, 2002.

La guerre se trouve une patrie en tout temps et partout. Si le roi légitime de France répète à la petite Jeanne qui s’est battue pour libérer son royaume et son trône de “se reposer” dans la première œuvre de Péguy, elle se sait responsable devant une seule instance : celle de Dieu, de Ses impénétrables voies, de Ses incontournables voix, dont elle écarte avec une touchante obstination enfantine et cristalline, jusqu’au brûlant abîme de la souffrance honteuse, toute présence sacrilège comme celle de Maître Nicolas l’Oiseleur :

Tout ce qui est de mes voix ne vous regarde pas. 

Dans une église normande, bas-relief mutilé représentant Jeanne en bergère (illustration de “Jeanne d’Arc” par Jay Williams, Editions RST, 1963).

Mais cela continue de voler alentour en milliers de brindilles d’ardentes escarbilles, de s’adresser à nous un peu – pour peu que nous regardions ce film de Bruno Dumont, nous rappelant le second texte rédigé par Georges Bernanos, consacré après la guerre qu’encadrèrent sa béatification et sa canonisation, à Jeanne, relapse et sainte, recherchant “un coin du ciel libre” au bord d'”un torrent d’honneur et de poésie”.

N’en déplaise aux critiques, quoi de plus sublime qu’un humble visage s’ouvrant au saint mystère intime ? C’est innovant et surprenant… C’est un film des plaines blondes, des jeunesses vagabondes, de la foi qui certes souffre dans les gouffres, mais pousse droit, et des passerelles fidèles comme les frêles hirondelles.

Domrémy en 2004 : don de la province du Québec.

Quelle impérieuse intuition a donc conduit – à cent ans de distance – deux maris nés des deux côtés de la Méditerranée à signer chacun du nom de l’épouse le poignant hommage au bestial sacrifice féminin, à lui donner le souffle qui le transforme en chant, qui lui donne une chair traversant l’humanité pour l’éternité ?

Car ta mort éternelle, prophétise en psalmodiant Maître Guillaume Évrard à Jeanne au bord du bûcher, avec un timbre qui pour le spectateur sonne à la fois étrange et fraternel, est une mort vivante,

une vie intuable, indéfaisable et folle ;

Et dans l’éternité tous les hurlements fous,

Tout le hurlement fou de souffrance et prière

Sera comme un silence…

Charles Péguy sous le nom de Pierre Baudouin, fin de l’acte antépénultième de Jeanne d’Arc, 1897.

Domrémy en 2004 : maison de Jeanne d’Arc.

2 Replies to “Des abîmes au sublime.

  1. Quelle idée de génie de Théâme inspirée par l’actualité que de mêler Kaboul et Domrémy, et la voix de Péguy à celle de Yasmina. Oui, Jeanne est une hirondelle de Dieu et les pucelles de Kaboul ne veulent pas du lit des chefs de guerre. Oui, Jeanne est un cerf-volant et elle peut inspirer les voilées d’Afghanistan. Honneur à Dumont, honneur à Zabou d’avoir su trouver au cinéma un langage innovant pour faire monter de ces profondeurs de la détresse et de cet abîme de la guerre une oeuvre claire. Honneur à “la mort éternelle” et à “la vie intuable”. Jeanne, priez pour nous et vous aussi, nos soeurs de par-delà les mers et les montagnes du monde.

    1. C’est le génie qui reste “frais comme le hasard”, nous le savons avec Musset, mais également aigu comme les misères dont les êtres jeunes demeurent les poignantes victimes : de même que des hirondelles relient la Jeanne de la guerre de Cent ans aux résistantes de l’Afghanistan contemporain, de même le prénom de Rémy/Rémi vole tristement sur les écrans de cette semaine des “Deux Moi” de C. Klapisch à “Trois jours et une vie” de N. Boukhrief…

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