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Comme Théâme l’a récemment signalé, la chapelle de la clinique Sainte-Barbe à Strasbourg accueille cet automne, en sa partie haute récemment créée comme espace de célébration et de recueillement, une exposition intitulée Totalidad dans le cadre de la Biennale Internationale du Verre. C’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec sainte Barbe ou Barbara, martyre proche-orientale fêtée le 4 décembre, liée par les jeux d’une totalité symbolique tour à tour à la tour qu’elle perça d’une troisième fenêtre – non pour s’échapper, mais pour témoigner de la Trinité, au blé qui commence de germer aux premiers gels comme la résurrection éclate dès la mort, aux menaces comme aux ressources du feu, donc choisie comme patronne par les mineurs, les artilleurs, les sapeurs-pompiers…

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Car, comme le savaient obscurément les antiques mystères d’Eleusis, le sacrifice débouche sur un fidèle renouveau : de la pire violence peut ainsi jaillir un épi, de la foudre une moisson, de l’explosion le salut.

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C’est aussi le moment de revisiter l’histoire technique et linguistique du verre. Né probablement du contact entre le sol et le soleil de la Phénicie qui vit apparaître surtout, dans l’actuelle bande côtière syro-libanaise, le mythe d’Europe avec les innovations nautiques et la révolution alphabétique, le verre fut à l’origine une pâte encore opaque, mais déjà recyclable. A l’inverse, on relève pour le désigner dans la branche anglo-saxonne de l’indo-européen des termes comme glass en anglais, Glas en allemand : proches du krystallos grec où l’on entend crisser les cristaux du gel, ils sont d’abord connotés par le glissant éclat glacé de l’ambre, cette résine fossile, translucide, surtout recueillie dans les régions septentrionales et dont le nom souligne sous la forme èlektron, dès le grec ancien, les propriétés… électriques.

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Pourquoi ne pas gravir dès lors d’autres spirales dialectiques et, au sens propre, des escaliers par exemple dans les murs de l’auguste maison Kammerzell, établissement florissant depuis la Renaissance et remis durablement sur pied avec autant de courage organisateur que de talent gastronomique par Guy-Pierre Baumann à qui l’on avait confié ses destinées voilà plus d’un quart de siècle ? Son humour avait d’abord, d’une pirouette, relevé ce défi au pied de Notre-Dame de Strasbourg : “Et pourquoi pas la cathédrale ?” Mais son nom de Baumann (le définissant comme l’homme à la pelle – que ce soit celle du mineur, de l’agriculteur ou du constructeur) l’appelait sûrement à fonder une restauration aussi généreuse que savoureuse.

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Nous entrons aux frimas en repoussant les murs, en suivant Barbara, jusqu’aux puits de l’azur.

Dès lors la Trinité nous ouvre sa fenêtre : de la glace le feu peut surgir et renaître.

En profondeur, sans bruit, l’humus va se combler

dès la sainte Barbe d’un duvet de barbe,

dans l’ombre annonciateur tremblant du jeune blé.

A son équipage ailé se remarque, sur la rivière, une improbable barque.

C’est pour que nul ne reste à l’envers à travers les travers de l’hiver

et que l’ambre de nos chambres

devienne sans grisou le minerai d’un cristal aussi bouillonnant que frais.

Baumann, Bauwerk, l’allemand nous rappelle

– en nous remettant à l’endroit… qu’il faut et debout dans la foi

par des racines riches d’étincelles –

le travail profond

comme l’horizon

que mène, entre la grâce et les frissons de glace,

l’effort humain aux mille mains

pour que les Maisons accueillent leurs hôtes

au buisson des cuissons

qui, sans se consumer, demeurent hautes.

Ne restons pas de mineurs ou minables démineurs :

que, telle Europe aux larges vues, s’illuminent nos faces fraternelles de bonne mine !

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Pour sortir de prison, pour que les ténèbres clairement célèbrent, chantons et relisons donc avec Barbara, la sainte ou bien l’artiste française. Suivons Leonard Cohen à travers la biographie que vient de lui consacrer un enseignant brillant aux multiples talents, Christophe Lebold : symphonique, syncrétique, L’Homme qui voyait tomber les anges traverse des chutes bernanosiennes, rédemptrices, où l’effroi délivre et brave le grain si grave d’une voix, jusqu’à ce que la pesanteur devienne grâce à l’instar de la philosophe rationnelle et mystique Simone Weil, jusqu’à ce que dans la gravité se grave l’envol et jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître : dès lors, “l’itinérance universelle est la loi que Dieu invente pour que nous refondions à chaque instant l’hospitalité du monde” (page 253) ; car “chacun de nous n’est qu’une étincelle de lumière” (page 338) et “l’amour, c’est le Feu” (page 341). “Then we’ll come from the shadows”, chante encore le Partisan  malgré les défauts des enregistrements : “Alors nous sortirons de l’ombre” (page 305).

2 Replies to “De nos prisons aux horizons.

  1. Toujours aussi brillant et agréable?
    Avec cet éloge de Baumann, ce dernier livrera à Théame le secret de sa divine choucroute aux trois poissons? En général, il refuse .

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