s1.lemde.fr
Georges Bernanos, s1.lemonde.fr .

Quel thème ambitieux, sinon prétentieux, direz-vous ! Et vous aurez amplement raison. Mais c’est la stimulation de l’amitié qui l’a confié pour ainsi dire à Théâme. Pour tenter de passer des cercles d’invisible domination ou de qualité prétendue à des cercles de liberté, voici donc une mise en perspective de ses dadas familiers ; tant il est vrai, comme aime à l’écrire Enrico Letta d’après La Croix des 13-14 juin 2015, qu’il nous faut adopter ce proverbe africain :  “Si tu veux aller vite fais-le tout seul, si tu veux aller loin faisons-le ensemble”.

Puissance et liberté : leur intersection ou leur interface ne s’appelle-t-elle pas conscience ? Deux personnages, l’un mythique, suranné, féminin, l’autre historique et masculin, mais inconnu, tendraient à nous le faire croire.

Puissance et liberté d’Europe

Entre les pesanteurs et les aspirations de l’Orient, une jeune princesse délaisse une puissance assurée pour répondre librement à l’appel du désir, de la mer, du contact indéfiniment répercuté sur les ailes d’une bête et d’une divinité, toutes deux apprivoisées, ou plutôt incarnées, en une beauté de longue portée… Car ce taureau des mythes surgis sur toute la terre depuis la nuit des temps prête sa figure à la première lettre de l’alphabet et son profil au premier assemblage de bois qui franchit les flots en perdant de vue le rivage. Le nom de la princesse équivaut dans son pays natal phénicien (dans l’actuel Liban) au « Crépuscule » ; déposée par cette pulsion d’amour sur l’île de Crète, Europe aurait mis au monde la puissance fondatrice de la première civilisation européenne : Minos, père de la toute première constitution. Est-ce pour cela que les Grecs relièrent, dès l’aube du premier millénaire avant notre ère, la dénomination d’Eur-Ope qui allait être la nôtre à la libre puissance que donne une « Large-Vue » ?

qqcitations.com
qqcitations.com

Puissance et liberté chez Manegold de Lautenbach 

A l’aube du deuxième millénaire de notre ère apparaît un personnage aussi mystérieux qu’efficace, Manegold rendu complexe autant que célèbre par la querelle des idées et des pouvoirs sur les Investitures du clergé. La mobilité généreuse le caractérise : parti peut-être de Lautenbach (dans les hautes Vosges), Manegold étudie, se marie et enseigne en famille à Paris, puis diffuse puissamment les lumières de la culture, donc de la liberté, sur des routes bénévoles autant que fécondes. De retour à Lautenbach, il se fait happer par la querelle opposant l’empereur germanique au pape, mais défend énergiquement à travers ses écrits rédigés en un latin vigoureux et savoureux, surtout dans le Libelle contre Wolfhelm et le Libelle à Gebhard (qui reste non seulement inachevé, mais encore inédit en français), au même titre que la réforme pontificale la liberté sur tous les fronts : la liberté de penser dès ses études, la liberté de la femme dans l’harmonieux exercice de ses fonctions, enfin la liberté de l’âme, donc du peuple, qui tentent d’évoluer entre le pouvoir temporel et l’autorité spirituelle vers un contrat tant moral que social.

Ainsi, la présence de Manegold débouche, en ricochet et successivement : sur la destruction de Lautenbach rasé, en représailles contre lui, par les troupes impériales en 1080 ; puis, au cours de son exil en Bavière, sur le relèvement d’un chapitre de chanoines réguliers de saint Augustin ; enfin sur l’émergence d’une abbaye à Marbach, non loin de Colmar… Pourtant, sa puissance paraît ne provenir que de sa liberté de conscience, sa liberté semble surgir de sa puissance de réfléchir et réagir en ce sens ; son indépendance jaillit donc à l’évidence d’une noble obéissance : à la tête d’un monastère double (car mixte !), il accepte finalement d’être ordonné comme confesseur de la réconciliation pour éteindre le feu des excommunications et dépositions que se sont lancées les grands de cette époque. Une telle trajectoire a longtemps fait tronçonner ce destin en trois segments attribués à des Manegold distincts. Mais, par-delà son assassinat par son vieil ennemi Henri IV vers 1103, la signature ultime, la souveraine synthèse et la clé lumineuse de Manegold de Lautenbach demeurent in fine la Renaissance médiévale que déclenche en Germanie comme en Francie son enseignement, dont le plus beau fleuron, l’Hortus Deliciarum (ou Jardin de délices), épanoui au cours du XIIe siècle au Mont Sainte-Odile, n’est que le surgeon du fameux Codex Guta-Sintram, composé par une moniale, mais enluminé par un moine – tous deux œuvrant dans le vaste cadre de l’abbaye de Marbach – quelques décennies auparavant.

Plus près de nous, le romancier essayiste et dramaturge Georges BERNANOS, la résistante et psychiatre Haïdi HAUTVAL, le dramaturge président Václav HAVEL qui transforma Prague de fond en comble, montrent clairement à tous et chacun que les puissances de ce monde, fussent-elles immatérielles ou noyées dans la matière, ne peuvent rien contre la liberté de l’esprit. Car, enracinées dans la conscience, prêtes à prendre chair dans la lutte contre toute misère, donc contre toute “Domination et Puissance” (1 Co 15, 24), l’espérance s’abreuve à l’inspiration et la liberté reste (en) puissance ! En ce 18 juin, le phénomène de la résistance conduisant des courants d’énergie physique ou politique ne saurait nous contredire, pas plus que Mozart, le Pragois de cœur et l’Européen des chœurs.

bertramka-mozart-museum
La Bertramka, musée Mozart de Prague, tripadvisor.com .

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *