Peut-être avons-nous à notre retour d’Anatolie rapporté l’été. Mais, malgré son nom qui la rattache au Levant ou celui de Cappadoce suggérant de Beaux Chevaux, certains personnages historiques natifs de cette contrée, doués d’une mobilité fulgurante autant que fondatrice, sont pourtant demeurés étrangement absents des indications prodiguées par les guides : comme enfouis parmi les champignons volants ou pétrifiés, comme enfuis parmi les lampions des ballons aériens ou  du tuf terrestre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien avant ces Pères cappadociens de l’Eglise, la première ville véritable a surgi de la même contrée : nous avons cité Çatal Höyük dans notre précédent billet. Si Jéricho la précède dans l’histoire, celle-ci reste, non loin de Césarée de Cappadoce dont nous reparlerons, la première agglomération à s’être équipée de systèmes d’irrigation et sans doute avoir pratiqué l’élevage, dès le VIIIe millénaire avant notre ère : ses habitants se déplaçaient et communiquaient par leurs toits plats.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques milliers d’années plus tard, les Hittites creusèrent les villes souterraines déjà mentionnées, qui non seulement protégèrent cette population à partir du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, mais encore abritèrent des invasions et guerres ultérieures les peuples suivants, de l’antiquité païenne à l’antiquité chrétienne.

Or, en 1721, Montesquieu revient à cette forme aussi extrême qu’idéale d’habitat dans les célèbres Lettres persanes. Les lettres 11 à 14 retracent en effet l’épopée d’un peuple oriental appelé du nom grec de Troglodytes, c’est-à-dire Habitants des terriers : si d’abord “ils ressemblaient plus à des bêtes qu’à des hommes”, si l’anarchie, la cupidité, la haine, les menacèrent sans cesse d’extermination, il suffit de deux frères qui “avaient de l’humanité” pour que s’instaurât outre la paix et la prospérité la victoire certes d’un peuple sur les invasions, mais surtout de la vertu dans la liberté.

Ce début n’explique-t-il pas à lui seul la décision de publication anonyme dans la ville d’Amsterdam et le retentissement révolutionnaire de ce bref ouvrage ?

 

 

 

 

 

 

 

 

A présent, à voir cette trinité des Pères cappadociens à la fois exégètes, théologiens, moines, tous trois nés à quelques lieues et quelques années de distance, liés dans la foi par le sang ou par l’amitié, l’on devine que le réseau qui unifie en profondeur, sous forme de canaux d’eau vive ou, précisément, de cavités troglodytiques, leur région natale au pied d’altiers volcans a porté, puis réconforté dans les troubles, leur vie spirituelle et leur inspiration fraternelle au IVe siècle de notre ère.

Par exemple, la végétation et l’art qui continuent d’orner les hauts plateaux d’Anatolie apparaissent tout naturellement sous le stylet de Basile de Césarée dit aussi le Grand, quand il s’adresse Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques : “Voyez la fleur du rosier : en la cueillant, nous esquivons les épines. De même, relativement aux démonstrations citées, tout en recueillant leurs apports utiles nous nous protégerons de leur part malfaisante. Il conviendrait donc aussitôt de commencer par examiner chacune de ces connaissances et de l’harmoniser étroitement avec le but en amenant, selon le proverbe dorien, la pierre le long de la corde.” (Traduit du grec par Théâme.)

De même son frère Grégoire de Nysse, dans la quatrième de ses Homélies sur l’Ecclésiaste, se lance dans une vigoureuse diatribe contre la servitude : “Celui qui est né pour être maître de la terre, celui qui a été placé pour commander par le créateur, tu le soumets au joug de l’esclavage, en transgressant et en combattant pour ainsi dire l’ordre divin.” (Traduit du grec par Françoise Vinel.)

On attribue enfin à leur ami, collègue et voisin Grégoire de Nazianze l’hymne dont voici le début, aux accents spécialement orientaux et mystiques jaillis non loin de Konya :

“Ô Toi l’au-delà de tout,
Comment T’appeler d’un autre nom ?
Quelle hymne peut Te chanter ?
Aucun mot ne T’exprime.
Quel esprit peut Te saisir ?
Nulle intelligence ne Te conçoit.
Seul, Tu es ineffable ;
tout ce qui se dit est sorti de Toi.
Seul, Tu es inconnaissable ;
Tout ce qui se pense est sorti de Toi.
Tous les êtres Te célèbrent,
ceux qui Te parlent et ceux qui sont muets.”

(D’après Dieu et ses poètes par Pierre Haïat, DDB, 1987.)

A la première ville, forcément horizontale, répond donc une cité de plus en plus verticale, non point tant Babel dont la forme pourtant semble jalonner comme un avertissement cette contrée, mais la Cité céleste d’Augustin qui naît au sud de la Méditerranée, à la même époque, pour illustrer la patristique latine. Tant il est vrai que les cités à venir, que les solidarités à concevoir, que les alliances à signer contre guerre et misère, spécialement dans une Europe enracinée dans ce Proche-Orient pour incarner en un partage effectif sa Vaste-Vue, n’ont pas tant besoin de reconnaître un mentor qui guide leurs cheminements que de découvrir en chaque visage la douceur du Pantocrator qui consolide l’effort de mieux vivre ensemble.

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