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Auteur du Journal d’un corps qui vient de paraître chez Gallimard, D. Pennac rirait bien d’un tel rapprochement. Pourtant, à travers ces pages bondissantes, espiègles et toutes différentes, c’est bien plus qu’un apprentissage ou un exercice de l’écriture qui se fait jour : l’ancrage d’une croissance dans les poignants débris de l’apocalypse guerrière, donc un pacte conclu, par le jeune être en devenir, avec la paix.

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“34 ans, six mois, dix jours – Dimanche 20 avril 1958. A regarder Lison dessiner, j’ai revécu mon apprentissage de l’écriture. De sa guerre, mon père avait rapporté quantité d’aquarelles où il avait saisi tout ce qui n’était pas affecté par le grand pilonnage. Des villages entiers pendant les premiers mois, puis des maisons isolées, puis des bouts de jardin, des massifs de fleurs, une fleur toute seule, un pétale, une feuille, un brin d’herbe, par une sorte de saisie décroissante de son environnement de soldat qui disait l’absolue dévoration de la guerre. Uniquement des images de la paix. Pas un seul champ de bataille, pas un drapeau, pas un cadavre, pas un brodequin, pas un fusil ! Rien que des restes de vie, des miettes colorées, des éclats de bonheur. Il en avait des cahiers et des cahiers. Dès que ma main put se refermer sur un crayon, je m’amusai à détourer ces aquarelles. Loin de s’en offusquer, papa me guida ; sa main sur la mienne, il m’aidait à donner à la réalité que ses pinceaux avait ébauchée le contour le plus exact possible. Du dessin, nous passâmes à l’écriture. Sa main toujours guidant la mienne, un porte-plume en place du crayon, il me faisait ourler des lettres après m’avoir fait détourer des marguerites. C’est ainsi que j’ai appris à écrire : en passant des pétales aux hampes et aux jambages. Trace-les avec soin, ce sont les pétales des mots !”

Nous savons maintenant que chaque être humain suit le même chemin que l’entière humanité : passer de l’image à la lettre, de l’art plastique ou graphique à l’ordre alphabétique, du mot à la paix, de l’oral à l’écrit, d’Homère à Simone Weil et de la douleur ou de la rancœur à la construction de l’union ; le site ephodia.eu nous permet de l’illustrer par une éloquente céramique gréco-italique, représentant la prière du Troyen Priam venu redemander le corps de son fils Hector au vainqueur grec Achille.

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“Le triomphe le plus pur de l’amour, écrit en pleine débâcle, en 1939-1940, Simone Weil dans ‘L’Iliade ou le poème de la force’ à propos de son chant XXIV, la grâce suprême des guerres, c’est l’amitié qui monte au cœur des ennemis mortels. […]

Mais, quand le désir de boire et de manger fut apaisé,

Alors le Dardanien Priam se prit à admirer Achille […]

Et à son tour le Dardanien Priam fut admiré d’Achille

Qui regardait son beau visage et qui écoutait sa parole. […]

Ces moments de grâce sont rares dans l’Iliade, mais ils suffisent pour faire sentir avec un extrême regret ce que la violence fait et fera périr.”

Comme l’enfant d’un père mort-vivant trouve dans sa présence la force d’une éclosion infinie, l’aède achève le long poème ancestral qui va devenir une matrice européenne en rapprochant de la perte inexorable la splendeur de la vie, ce qui pourrait se traduire ainsi :

Mais ensuite, quand, du matin surgissant, parut avec ses doigts de roses l’Aurore,

Alors, tout autour du bûcher du fameux Hector, se rassembla le peuple.

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