Certes, le poète Lucrèce contemporain de Cicéron appelait dans son De Rerum Natura, long poème didactique intitulé “De la nature”, les constellations “labentia signa”, c’est-à-dire célestes “signes glissants”. Mais la famille et la destinée des Scipion qui peuvent être à vos yeux d’illustres inconnus forment une arborescence où les gracieux détours de la danse investissent étonnamment le firmament, dans le sillage de Platon et en avant-goût de Mozart. Qu’il soit permis de la scruter à présent sur la toile, non loin de l’Europe stellaire ou terrestre qui attire nos regards, tandis que se croisent les étoiles filantes de l’été.

Une famille romaine fort en vue, restant vaillamment aux commandes militaires et intellectuelles d’un empire en marche, de Scipion l’Africain à son petit-fils adoptif portant les mêmes “tria nomina” Scipion Emilien, en passant par l’Asiatique et le Nasique, revit d’abord dans le SONGE DE SCIPION que Cicéron insère au VIe livre de sa République. Il l’a placé à la fin des guerres puniques et sous le grandiose ciel d’Afrique enveloppant Carthage, le seul comptoir phénicien qui se soit voué à la conquête et la guerre, mais aussi digne des pleurs que, d’après l’historien Appien, le même Scipion Emilien va verser.

“Je m’empressai, raconte dans la République le héros devenu vieux, de rencontrer Massinissa [notre grand allié]. En m’abordant et m’embrassant, le vieillard fondit en larmes et prit ensuite le ciel à témoin : ‘Je vous rends grâces, toi suprême Soleil et vous les autres hôtes du ciel, parce qu’avant de m’éloigner de cette vie je vois, en mon propre royaume et sous ce toit, P. Cornelius Scipion dont le seul nom suffit à me régénérer : tant il est vrai que jamais de mon esprit ne s’écarte le souvenir de cet excellent héros invaincu ‘. Nous échangeâmes ensuite en abondance,  sur son royaume, sur notre république, tour à tour questions et réponses qui pour nous consumèrent ce grand jour [Chapitre IX].

Ensuite, quand nous nous en allâmes nous coucher, je fus, dans ma fatigue due à la route et pour avoir veillé jusqu’à une heure avancée de la nuit, saisi d’un sommeil plus profond que d’habitude. A ce moment-là, je vis […] l’Africain se montrer sous un aspect qui m’était plus familier par son portrait d’ancêtre que par sa propre personne ; quand je l’eus reconnu, un frisson quant à moi me parcourut ; mais lui me dit : ‘Garde ta présence d’esprit, laisse ta crainte, Scipion, et confie à ta mémoire ce que je vais te dire. Vois-tu là-bas cette ville qui a été par mon intermédiaire forcée d’obéir au peuple romain, qui recommence les guerres d’autrefois et qui ne peut se tenir tranquille (il montrait en même temps Carthage depuis un endroit élevé, rempli d’étoiles, brillant et rayonnant), pour le siège de laquelle tu viens maintenant, tout jeune soldat ? […] Tu seras le seul sur lequel puisse s’appuyer le salut de la cité ; bref, il faut qu’en tant que dictateur tu stabilises la république, si tu échappes aux mains sacrilèges de tes proches.'”

A ce moment-là, comme Lélius avait poussé un cri, et les autres un gémissement assez fort, Scipion leur dit en souriant doucement : “Je vous prie de ne pas me tirer de mon sommeil : écoutez un peu la suite. ‘Mais, pour que tu sois, toi l’Africain, plus prompt à veiller sur la république, considère les choses ainsi : qu’à tous ceux qui ont maintenu, soutenu et accru la patrie est réservé dans le ciel un lieu précis où les bienheureux puissent jouir d’une vie sans fin. Car, pour le dieu principal gérant le monde entier qui nous entoure, du moins ce qui peut se passer sur terre, rien n’est préférable aux rassemblements et aux réunions des hommes réglés par le droit, donc à ce qu’on appelle les cités. Les responsables de leur vie et de leur sauvegarde, après être partis d’ici, reviennent au même endroit.’ [Chapitres X-XIII]

A ce moment-là, bien que pétrifié de peur par la crainte non tant de la mort que des pièges dressés par les miens, je demandai [au grand Africain] si lui-même était vivant ainsi que mon père Paul et d’autres que nous croyions disparus. ‘Bien au contraire, me répondit-il, ils vivent, ceux qui se sont envolés hors des chaînes corporelles comme d’un cachot. Mais ce qu’on appelle chez vous la vie n’est que mort : regarde plutôt ton père Paul Emile venir à toi.’ Quand je le vis, pour ma part je répandis force larmes ; mais lui, par son étreinte et ses baisers, m’empêchait de pleurer. Et, dès que je pus à nouveau prononcer quelques mots en retenant mes larmes, je dis : ‘Je t’en prie, mon vénérable père si admirable, puisque la vie est telle que j’entends l’Africain me le dire, qu’ai-je à m’attarder sur terre, pourquoi ne me hâté-je de venir d’ici-bas vers vous ?  –  Il n’en va pas ainsi, me répondit ce personnage : à moins que le dieu dont tout ce que tu vois forme le temple qui nous entoure ne te libère des sentinelles corporelles, l’accès à notre demeure ne peut t’être ouvert. Car les hommes ont été mis au monde avec l’obligation de garder les yeux sur le beau globe que tu vois au milieu de ce temple et qu’on appelle la terre ; d’ailleurs, leur esprit a été formé à partir des feux éternels que vous nommez les astres et les étoiles ; ces derniers, circulaires et ronds, animés par des intelligences divines, accomplissent leurs cycles et leurs cercles avec une rapidité merveilleuse. Voilà pourquoi, Publius, existe pour toi et pour tous les hommes pieux le devoir de maintenir l’esprit sous sa sentinelle corporelle ; et, sans l’ordre de celui qui l’a créé pour vous, il vous est interdit de quitter la vie des hommes, sous peine de passer pour vous être dérobés à la charge confiée par le dieu.’ [Chapitres XIV-XV. Traduction du latin par Théâme.]”

Telle est la matrice narrative, onirique, métaphysique et pétrie par Cicéron d’histoire autant que de mythe, qui aboutit après bien des péripéties à l’action théâtrale Il Sogno di Scipione : deux puissants désirs antithétiques vont se déchirer allégoriquement le jeune soldat nouveau-venu dans la gens des Scipion, d’après l’interprétation choisie ci-dessous notamment pour sa mise en scène (autour d’un vase antique) et malgré les défauts de son enregistrement.

Face à l’épreuve qui nous rapproche de Pâris devant les trois déesses ou d’Hercule à la croisée des chemins, sans doute à la faveur de l’extralucide sensibilité mozartienne, voici donc l’ouverture et les premières paroles successivement chantées en italien, dans les champs du ciel, par la Fortune portant sa corne d’abondance, par la Constance et par Scipion, qui répétera les paroles traduites en gras ci-dessous :

F. Viens suivre mes pas, / Ô valeureux fils d’Emile. // C. A mes pas / Viens t’attacher, ô Scipion. // S. Qui peut bien avoir l’audace / De troubler mon repos ? // F. C’est moi. // C. C’est moi // Et tu ne dois pas t’en courroucer. // F. Tourne-toi vers moi ! // C. Regarde-moi dans les yeux. //

S. Ô dieux, / Quel torrent de lumière ! / Quelles harmonies inconnues ! / Quelles lumineuses / Et belles créatures ! En quel lieu est-ce / Que je me trouve ? Et vous, qui êtes-vous ? //

C. La nourrice des héros. // F. La dispensatrice / De tous les biens que réunit l’univers. // C. Scipion, je suis la Constance. // F. Moi, la Fortune. // S. Et que voulez-vous de moi ? // C. Que tu choisisses / L’une de nous comme compagne / Du cours de ton existence. // F. Nous t’offrons toutes les deux / De te rendre heureux. // C. Et c’est à toi de décider si c’est à moi / Ou si c’est à elle que tu fais le plus confiance. // S. Moi ? Mais, déesses…  Que dire ? // F. Tu hésites ! C. Tu peux / Rester un instant dans l’incertitude ? // F. Je te veux du bien / Et tu ne t’abandonnes pas à moi ? // F. Parle ! // C. Décide-toi ! //

S. Et comment ? / Si vous voulez que je parle / Et si je dois me décider, laissez à mon âme / Le temps de respirer et l’espace / De se reconnaître. / Dites-moi où je suis, qui m’a amené ici, / Si ce que je vois est vrai, / Si je rêve, si je suis éveillé ou si je délire. / L’esprit confus / N’ose se résoudre, / Accablé qu’il est / D’une telle stupeur. / Egarée, en proie au doute, / Incertaine, errante / Est toute âme qui hésite / Entre les mouvements du coeur.

L’éclipse de ce texte surprenant de verve affective et de visions philosophiques dut donc attendre sa résurrection vers 400 par Macrobe (qui alimenta d’ailleurs au XIe siècle la polémique entre Manegold de Lautenbach et Wolfhelm ou, plus largement, les néo-platoniciens continuant de dérouler l’antique dialectique au mépris de l’ère nouvelle pourtant déjà millénaire !), et surtout l’avatar que lui offrit au XVIIIe siècle le poète de cour Pietro Metastasio, avant que le jeune Mozart vînt transfigurer ses allégories en une réelle musique des sphères et que le manuscrit de Cicéron réapparût en 1814 finalement, dans un palimpseste romain de saint Augustin

Les mêmes lignes  rebondissent ainsi en arabesques infinies, en virevoltante constellation, comme une amphore que la nuit des temps cisèle en un jour aimant : Mon meilleur ami, réalisé par Patrice Leconte avec Daniel Auteuil et Dany Boon en 2006, n’utilise-t-il pas à son tour un vase attique du Ve siècle avant Jésus-Christ pour piéger, puis réveiller et libérer, la pulsion d’amitié qui reste trop souvent enfouie, endormie sans étoiles, ni danses, ni rêves, ni chants, sous nos habitudes ?

 

 

 

 

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