Ce vitrail de Grégoire Duchamp donne une idée de Cousinades toujours en cours de par le monde et le temps, gratuitement, sans autres raisons que celle du cœur plus que du sang, de l’ouverture plus que du clan. Quelle joie de regarder ensemble les racines baigner dans la lumière et la cime se perdre dans la verrière, au plus près de l’air, de l’espace et de l’espérance !

Peut-être vous demandez-vous qui sont les dryades associées à nos cousinades. Les poètes antiques et Ronsard surent célébrer ces nymphes des bois, d’abord des chênes, puis de toutes les essences d’arbres ; nous pouvons bien les rapprocher d’une pratique plus récente, surtout qu’Alfred de Vigny a sonné leur glas au XIXe siècle :

Vois-tu ce vieux tronc d’arbre aux immenses racines ?
Jadis il s’anima de paroles divines ;
Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu.
Et la dryade aussi, comme l’arbre, a vécu.

La fête des Cousinades est, quant à elle, capable de changer les gares désaffectées en salles polyvalentes et chantantes, en aiguillages d’images – sur un écran montrant, espérons-le, une famille plus respectable que celle du film iranien tourné par Massoud Bakhshi, en commentaires ferroviaires, en pas trouvés et dansés, en feu de jeux, en souvenirs qui affluent et en avenues d’avenir, en couleurs et saveurs partagées !

Mémoires embaumées, vieilles montagnes arpentées, chers visages intériorisés  : tous sont venus nous escorter à Lautenbach pour le nouveau départ des cinquante ramilles formant l’arbre double de nos familles, en l’honneur de la Toussaint, suivant les lignes aussi émues qu’amusées de Jean Egen dans Les Tilleuls de Lautenbach (Stock, 1979) :  Papa raconte que, lorsque le Bon Dieu se penche sur la terre pour contempler son œuvre, ce n’est pas sur les chutes du Niagara ou le massif du Mont-Blanc que son regard se pose le plus volontiers, c’est sur Lautenbach. « Oui, mon fils, sur notre humble village, alors il appelle ses anges, venez les petits, venez voir comme c’est beau, et les anges accourent de tous les coins du ciel et leurs yeux brillent comme des turquoises, c’est ce qui rend le firmament si bleu, tu comprends ? » 

Stéphane Hessel semble lui-même arpenter les ruelles de Lautenbach où son double symbolique gagna les quais cinématographiques et pourtant réels des allers-retours vécus par ses trois parents, d’après le roman Jules et Jim de Henri-Pierre Rocher, dans le film portant le même titre et tourné par François Truffaut en 1962 comme l’a déjà rappelé Théâme. On dit même que notre grand-mère, plus familière du Rosaire que des salles obscures, vendit un tablier rouge à Jeanne Moreau pour les besoins d’un film noir et blanc…

Mais il nous faut remonter plus loin encore de manière à comprendre le berceau formé par ce village qui vit le jour au VIIIe siècle. Il précise le nom d’un penseur du XIe siècle : Manegold de Lautenbach, également évoqué par Théâme, y naquit sans doute, vint s’y retirer après une brillante carrière de professeur itinérant qu’il avait en France partagée avec épouse et filles, mais dut lancer dans la Querelle des Investitures tout son savoir théologique autant que rhétorique pour défendre, au péril de sa vie, contre les excès et les vices du Saint Empire romain germanique, la liberté de chaque âme comme de toute l’Eglise. Au chapitre XXX du Livre à Gebhard  –  sans doute écrit en 1080 dans le cahotant chaos des poursuites et destiné à un allié de poids du pape, Gebhard archevêque de Salzbourg, après la destruction de Lautenbach par l’empereur Henri IV qu’exaspérait ce clerc aussi redoutable qu’intransigeant, dans ce chapitre en latin donc Manegold de Lautenbach met en garde contre l’orgueil, qu’il soit impérial ou biblique :

« Mais, disent-ils[1], personne ne doit être déposé pour punition de ses faux pas : les actes commis ne doivent être reprochés à quiconque ». D’où vient donc, je vous le demande, qu’on lit que les rois mentionnés supra[2] ont été renversés et les chefs d’innombrables Eglises déposés, sinon de leurs fautes ? Si donc personne, comme ils disent, ne doit être coupé pour prix de ses fautes de la dignité une fois accordée, qu’est-ce qui explique, de manière à remonter plus en profondeur vers l’exemple porteur d’autorité là-dessus, que le prototype des créatures[3] se fait, à l’issue de son faux pas, expulser à l’extérieur des délices du paradis et couper de toute la puissance accordée à l’intérieur ? D’où vient donc que le grand Lucifer qui jaillissait de bon matin[4], qui est le premier chemin suivi par les mains divines[5], que n’ont pas dépassé les cèdres dans le paradis de Dieu, dont les sapins n’ont pas égalé la cime, avec les frondaisons duquel les platanes n’ont pas rivalisé, à la beauté duquel toutes les essences du paradis restent inférieures, qui éclata de beauté dans les feuillages touffus et denses[6], qui fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel et parfait relais pour la splendeur de Dieu parmi les délices de Son paradis, dont toute pierre précieuse tissa le manteau, dont l’or fut l’instrument sonnant de splendeur[7] – d’où vient, dis-je, que ce personnage, largement préféré à tous les chœurs d’en haut de par de célestes ornements remarquables, fut renversé de toute la profondeur du ciel, si personne, comme le proclame le délire bachique de ces individus, ne doit se voir, quelle que soit l’immensité de ses méfaits, coupé d’une dignité une fois accordée ? (Traduction inédite en langue moderne, par Théâme, d’un texte latin présenté et publié dans le n° 6 de la Revue de la BNU, octobre 2012.)

Tant il est vrai que les arbres véritables ont, selon le proverbe, “leurs racines dans le ciel” et qu’il nous faut avec l’apôtre Paul “être enracinés dans l’amour” (Ep 3, 17). Celui que les historiens et critiques appellent encore “le maître des maîtres modernes”, dont ci-contre la silhouette est plus modeste que celle de l’archevêque destinataire, mais dont le nom figure en caractères plus grands, nous montre donc la voie : tiré de son actif exil bavarois pour devenir le supérieur de l’abbaye de Marbach qu’il fut chargé de fonder dans le vignoble alsacien non loin de Lautenbach, confesseur et réconciliateur des deux partis opposés par cette lancinante Querelle des Investitures, il prit une part ardente non seulement à la première grande réforme de l’Eglise qu’avait lancée le moine Hildebrand comme conseiller du pape Léon IX et que celui-ci poursuivit sous le nom du pape Grégoire VII, mais aussi à la renaissance de toute la Francie d’après Irène Caiazzo, dans son article “Manegold Modernorum Magister Magistrorum” paru dans l’ouvrage dont Irène Rosier-Catach dirigea la publication, Arts du langage et théologie aux confins des XIe-XIIe siècles (Brepols, 2011) : si Manegold semble avoir été d’abord passionné d‘inventaires médiévaux, il se révéla surtout comme un aventurier de Dieu, puis comme l’inventeur du Contrat social, en méritant que l’expression d’inventurier soit créée en son honneur, plus durable que les dryades à présent déchues, mais du moins porteuse d’autant de sève que des Cousinades.

 


[1] Pensées attribuées à l’ensemble du parti impérial par ruse polémique.

[2] Le chapitre XXIX vient d’énumérer en les précisant les nombreux cas légitimes de déposition impériale ou royale relevés dans l’ère chrétienne.

[3] Prototype des créatures voudrait traduire le terme transcrit du grec par Manegold, mis dans la bouche de Salomon en Sg 7, 1 quand il se dit fils d’Adam, et signifiant façonné en premier. Remarquer le présent choisi pour cette évocation.

[4] ISAÏE 14, 12 : c’est le roi de Babylone que vise le prophète. Noter que l’imparfait duratif décrit, conformément à la Vulgate, l’être supérieur déchu qui traverse tous les mythes familiers aux peuples contemporains et voisins d’Isaïe.

[5] JOB 40, 19 : il s’agit de Béhémoth, figure des forces hostiles que Dieu maîtrise autant que la Sagesse ici parodiée, sans doute pour dénoncer Satan ou l’esprit impur dont la possession est récurrente en ce chapitre de Manegold.

[6] EZECHIEL 31, 8-9 : Manegold insère avec aisance et fidélité ces versets visant la puissance de l’Egypte.

[7] EZECHIEL 28, 12-13 : le maître des maîtres modernes suit pas à pas la Vulgate en adaptant la prophétie contre le prince de Tyr à son propre combat. La dernière phrase de ce chapitre y reliera d’ailleurs le suivant, qui développera la condamnation des conspirateurs.

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