Ligne noire des Vosges.

Qu’est-ce qui dénature les êtres humains et qui les défigure en un tour de main? Qu’on supprime leur bouche et que nul ne les touche : ils n’ont plus qu’un museau, qu’un souffle de naseaux si la maladie vide l’univers, si pleure la vie face au printemps vert. Montagnes peu rocheuses, et pourtant accrocheuses de nuages migrateurs et de ciels créateurs, ubuesques et dantesques nous flottons à vos pieds, désœuvrés, sans métier. Par quelle trouée viendra la bouée?

Crépuscule sur le Sundgau.

Eventrées nos maisons et noyé l’horizon, nous croyons perdre haleine sous des paquets de peines.

“Une peur féroce et agitée, disait déjà John-Henry Newman, commence à remplir le manoir de [notre] âme, [et cependant par une mystérieuse force nous sommes portés] en avant sur [notre] chemin”.

Quelle poussée mortelle dans l’ombre nous morcelle ? Le diable et le démon désagrègent et font que tous s’éloignent, que nul ne soigne : “un rauque halètement, poursuit le cardinal, agite [notre] être”.

Qui le rassemblera de ses cimes à l’intime, le prendra dans ses bras, délivrera du mal ses antennes que sont nos cinq sens – bien dignes d’encens – pour qu’elles courent comme des rennes offrir l’art éternel aux regards fraternels ?…

Capture d’écran de l’oratorio “Le Songe de Géronte” (du Vieillard) : livret du Cardinal Newman, musique d’Edward Elgar.

Voici qu’à de fragiles volatiles s’ouvre contre toute attente un asile.

La fauvette se nourrit entre feuillages et plis.

A la beauté du travail répond la bonté du repos, comme un pont lancé vers la terre par un amour de père : “Je l’attendais ainsi qu’un oiseau qu’on espère”, chanta Victor après la mort de sa fille Léopoldine, couchée au-delà des collines. Mais il est un “rameau d’or” qui de l’abîme nous sort.

Lorsque, dehors, d’un cri l’oiseau picore, sur l’écran sans bruit se lève l’aurore.

Au fond des enfers, en suivant Virgile parmi les plis abyssaux de l’argile, Dante le cueillit pour mieux avancer vers Béatrice. Bien que le chant d’Orphée n’ait pu sauver son Eurydice, un paradis voilé s’ouvrit : Alighieri sentit tressaillir l’élégance de l’absente soudain proche par la distance ! Ainsi le soleil apprête l’éveil dans la trame de notre âme et chez “l’oiseau niché sous le feuillage aimé” (La Divine Comédie, “Le Paradis”, chant XXIII). Viendra le jour qui tournera “les poupes où sont les proues, en sorte que la flotte courra dans la voie droite ; et un vrai fruit viendra après la fleur. » (“Le Paradis”, chant XXVII, traduction de Félicité-Robert de Lamennais.)

Tempête printanière sur Mulhouse-Ouest.

Mais il faut traverser la neuve antiquité des visites interdites, du contact sans impact, des rôles qui frôlent le mépris par souci et la solitude par sollicitude. Si Brecht inventa la distanciation théâtrale, suivons – pour maintenir la relation amicale – des poètes anciens, puisque le supplice de Tantale nous laisse toujours à fond de cale, et leur legs musicien ; Ulysse près de sa mère en son Odyssée :

“Elle parlait, et moi je voulais, dans mon esprit chagrin,

de ma mère à moi le souffle saisir alors qu’elle avait disparu ;

trois fois, je me suis tendu ; la saisir, mon coeur le commandait ;

mais, trois fois, à moi, à mes mains, à l’ombre analogue ou au songe,

elle échappa d’un vol.” (Odyssée, XI, 204-208, traduction littérale proposée par Théâme.)

Sommets vosgiens masqués.

Puis près de son père, dans les enfers, Enée qui vient de parcourir avec ses compagnons leur espace désert sans même un lumignon (“Ils allaient obscurs sous la désolation de la nuit à travers l’ombre”, célèbre hypallage d’empathie, v. 268) :

“Pendant ces réflexions, d’un flot de pleurs en même temps son visage se baignait.

Trois fois alors il tenta pour une accolade de tendre ses bras ;

trois fois vainement étreinte, des mains s’échappa la forme,

pareille aux légers souffles et par l’envol toute semblable au songe.”

(Virgile, Enéide, VI, vers 699-702, traduction littérale proposée par Théâme.)

Mulhouse attend la pluie salubre et nourricière.

Des peuples, des familles, souffrent : ensemble, résistons au gouffre. Or le vent des vivants nous rappelle que les gestes-barrières, avec les gants, les masques, les visières, sont là pour protéger – mieux : pour fêter – la sainte et sacrée convivialité. L’enfance nous précède joyeusement, nous aide, mieux qu’un brin de muguet même en ce premier mai. Qui se confine de fait voisine en pensée avec les amis fidèles. A l’instar des oiseaux, notre instinct de nouveau nous prépare et dispose – à tire d’aile – à des guérisons, à des unissons, à des retrouvailles qui déjà travaillent.

Capture d’écran de “Vous êtes notre chance“.

One Reply to ““Comme un oiseau niché dans le feuillage aimé”.”

  1. Oui, il est bon pour déconfiner nos âmes, libres comme l’oiseau – “nous sommes un vivre conjoint entre le nuage et l’oiseau”, ce mot de Char ferait un bon exergue à ce billet – de revenir aux mythes et épopées qui nous fondèrent et, en marquant nos humanités, firent notre humanité. Homère, Virgile et Dante chantèrent l’aimant sur le point de saisir l’objet de son amour et soudain privé de lui par un destin contraire. “Il faut que craque ce qui enserre cette ville où tu te trouves retenue. Vent, vent, vent autour des arbres et sur les chaumes”, s’écrie encore l’auteur de “Lettera amorosa”, et plus loin : “Mon exil est enclos dans la grêle, mon exil monte à sa tour de patience. Pourquoi le ciel se voûte-t-il?” Il faut que craque ce qui nous tient encore écartés les uns des autres et ce qui nous prive du chaume des Vosges, dont mai est la splendeur. C’est le temps du “Fugit Amor”, de l’amour qui fuit… Appelons celui du “Veni Creator” pour accueillir l’esprit créateur !

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