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rtl.fr

L’obtention du prix Goncourt vient évidemment de modifier la livrée du roman que Lydie Salvayre a publié sous le titre laconique et révélateur de “Pas pleurer”. On l’a dit et répété : deux voix s’entrelacent ici, chacune avec sa langue et son intonation, entrant en résonance comme en convergence pour retracer de l’intérieur la guerre d’Espagne : celle de Montse, la mère de l’écrivain, et celle des Grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos. L’image choisie par Théâme pour sa première page provient d’ailleurs de culturebox.francetvinfo.fr.

Dans le chaos de cette famille, emportée par le chaos de l’Espagne dans la guerre civile, puis mondiale, émerge d’emblée cependant le rayonnement de la première communauté chrétienne, décrite par les Actes des Apôtres (page 48). Georges Bernanos est dans le même temps le témoin bouleversé des exécutions, des charniers qui se creusent et s’amoncellent : de La pire injuste faite au Christ. Son absolu reniement. Une honte pour l’esprit. assène Lydie Salvayre qui égrène les alinéas sur la page 92. Soudain pourtant, à la future mère de l’écrivain, le monde apparaît un jour neuf et frais : Jamais l’air ne lui a paru plus léger, les liens plus faciles. (Page 123.) Parallèlement, le scandale perpétré par l’Eglise dans l’île espagnole où Bernanos croyait se réfugier, avec sa famille et sa vocation, à l’abri des mesquineries françaises comme des menaces européennes le ramène à l’essentiel, à la source de l’Eglise et du salut : Son Christ à lui était simplement celui des Évangiles, celui qui secourait les mendiants, pardonnait aux larrons, bénissait les prostituées et tous les humbles et tous les déclassés et tous les va-nu-pieds chers à son cœur. (Page 157.)

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“Mouchette” de Robert Bresson d’après Georges Bernanos, universcine.com .

Mais bientôt Bernanos découvrait, le cœur défait, que lorsque la peur gouverne, lorsque les mots sont épouvantés, lorsque les mots sont sous surveillance, un calme, hurlant, immobile s’installe, dont les maîtres du moment se félicitent. (Page 183) Et ce contrepoint sur portées contraires et complémentaires éclôt en alchimie d’inspiration : L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos dont le souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux : deux scènes d’une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrées dans mes nuits et mes jours, où, lentement, elles infusent. (Page 278.)

Or nous savons, depuis la cruelle clarté jaillie de la première guerre du XXe siècle et Sous le soleil de Satan (1926) , que “le maître de tous les moments” nous vole l’éternité en contrefaisant le bon Samaritain, en cherchant à vider réellement de son âme la créature qui tente de rester fidèle face aux enveloppantes tentations d’un satanique maquignon maquillé :

Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel ! Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue ? Quel moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend ? (Donissan aux prises avec une nuit diabolique dans la première partie de Sous le soleil de Satan, intitulée “La tentation du désespoir”.)

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Jean Restout, “Le Bon Samaritain”, salon de 1747, utpictura18.univ-montp3.fr .

Mais c’est aux Baléares à partir de 1934, pendant que gonfle et gronde la haine préludant à de nouvelles horreurs planétaires, qu’en marge de l’indignation déversée par Les Grands Cimetières sous la lune la veine romanesque de Bernanos transforme l’exil familial en une éprouvante plongée dans les profondeurs de l’âme humaine : romans policiers péniblement rédigés et payés à la page y voisinent avec le Journal d’un curé de campagne, avec ses guérisons de lèpre intérieure et ses apparitions de personnages aussi troublants que révélateurs.

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“Les dix lépreux”, jbesset.blogspot.com .

C’est ainsi que le jeune curé d’Ambricourt rappela dans son Journal le secours rencontré parmi les ornières du Nord sans lumière, après avoir été terrassé par un mystérieux malaise, en la personne de l’une de ses élèves de catéchisme les plus retorses :

Ma petite Samaritaine levait sa lanterne à la hauteur de son menton, pour mieux juger de son travail, je suppose. “Si vous voulez, je vous accompagne jusqu’au bout du chemin. Prenez garde aux trous. Une fois hors des pâturages, ça ira tout seul.”

En cette jeune élève semblent donc se superposer trois visages réprouvés et sauvés de l’Evangile auxquels nous reviendrons : le Samaritain guéri de sa lèpre et revenu en remercier Jésus (Lc 17, 16),  le bon Samaritain d’une  parabole fameuse (Lc 10, 25-37) et la célèbre Samaritaine qui se laissa surprendre par l’eau de la vie surgie de son puits familier (Jn 4, 5-42).

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Le Christ et la Samaritaine dans l'”Hortus Deliciarum”, centerblog.net .

Sur cette idéale île espagnole, tout à coup battue par les tempêtes des violences dites civiles, prennent corps d’autres personnages de Bernanos rongés de l’intérieur, Monsieur Ouine pour un roman d’abord intitulé “la Paroisse morte”, et Mouchette, comme le négatif ou le positif tout aussi tragique, mais plus poignant encore par sa pitoyable misère et sa miséricordieuse errance dans la boue picarde, du personnage féminin répondant au même surnom et trouant de ténèbres le roman Sous le soleil de Satan : “J’ai commencé à écrire la Nouvelle Histoire de Mouchette, raconte par la suite Bernanos lors d’un entretien de 1937, en voyant passer dans des camions là-bas, entre des hommes armés, de pauvres êtres, les mains sur les genoux, le visage couvert de poussière, mais droits, bien droits, la tête levée, avec cette dignité qu’ont les Espagnols dans la misère la plus atroce. On allait les fusiller le lendemain matin. C’était la seule chose dont ils se doutaient. Pour le reste, ils ne comprenaient pas. […] J’ai été frappé par l’horrible injustice des puissants qui, pour condamner ces malheureux, leur parlent un langage qui leur est étranger. Il y a là une odieuse imposture. Et puis, je ne saurais dire quelle admiration m’ont inspirée le courage, la dignité avec laquelle j’ai vu ces malheureux mourir. […] si je n’avais pas vu ces choses, je n’aurais pas écrit la Nouvelle Histoire de Mouchette.”

Avec son talent et son émotion, Lydie Salvaire n’a-t-elle pas mis, après Bernanos, ses pas de fidèle attention et d’active compassion dans ceux du Samaritain présenté par la parabole ?

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Samarie-Sébaste en Palestine, biblelieux.com .

A la suite des deux notables passés, sur la route qui descend brutalement de Jérusalem vers Jéricho, à côté du voyageur agressé, laissé à terre “à moitié mort”, un Samaritain se sentit “blessé aux entrailles en le voyant, au point de s’approcher de lui pour lui panser les plaies en y versant de l’huile et du vin, au point de le charger sur sa propre monture pour l’amener dans une auberge et pour l’y soigner”, au point de le confier aux “soins” de l’aubergiste avec une forte somme, et avec la promesse de rembourser les frais en sus lors de sa “remontée” par cette route. (Lc 10, 30-35.) Cette scène traduite du grec par Théâme vient se placer dans la Bonne Nouvelle selon Luc juste entre la recommandation de l’amour pour le prochain et le récit des gestes complémentaires de Marthe et de Marie pour accueillir Jésus. Sortons donc avec courage et dévouement, sans trop “pleurer”, des “cimetières sous la lune” vers la lumière chère à Bernanos.

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media.livrenpoche.com

 

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