Mais c’est d’abord un bien étrange prénom que Wolfgang, qui pourrait signifier “Pas de Loup”… Le saint répondant à ce nom fut représenté par le peintre Michael Pacher : dans un retable créé en son honneur, Pacher offrit aussi à la miraculeuse multiplication des pains son propre éclairage.

Les Wolfgang deviennent vite un trio fameux : comme si, pas à pas, ils y esquissaient à pas de loup un grand pas de deux… dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les rues de Strasbourg voient se succéder de près Johann Wolfgang von Goethe et Wolfgang Amadeus Mozart.

Voici comment Goethe retrace, au livre neuvième de Poésie et Vérité, sa première visite de la cathédrale la plus élevée de la chrétienté :

“Revenu des hauteurs, je m’attardai quelques instants encore face à l’édifice vénérable ; mais ce dont je ne pris ni la première fois ni les suivantes une claire conscience était l’approche de cette œuvre miraculeuse comme un monstre qui aurait dû me remplir de terreur s’il ne s’était imposé à ma compréhension tel un être ordonné, puis à mon plaisir tel un objet parachevé.  Néanmoins je ne me préoccupai nullement de réfléchir à cette contradiction, mais permis à un monument aussi surprenant de maintenir sur moi son action paisible à travers sa présence.” (Traduction de l’allemand par Théâme.)

Alain Finkielkraut dans sa Défaite de la pensée (1987) n’en dit pas plus que Goethe sur une des créations les plus prodigieuses de la statuaire universelle ; au sud-est de la même cathédrale, un Pilier des Anges quasi chartrain par ses silhouettes porte aussi le thème grandiose et le nom germanique du Jugement dernier jusqu’à l’envolée discrètement polychrome où le grès vibre de lumière et de prière, où s’avancent d’invisibles présences à pas de velours. Pour paraphraser saint François de Sales, si “le bruit ne fait pas de bien”, la Bonne Nouvelle “ne fait pas de bruit”…

Soutenant l’arborescence gothique du croisillon méridional, plus haut que le massif croisillon nord resté roman, cette dentelle minérale émerveille depuis presque 800 ans fidèles et visiteurs par son audacieuse résistance, par sa musique silencieuse, par ses frémissements d’ailes et d’appels.

 

Même s’il ne l’a pas exprimé, sans doute un tel contraste charmait-il également Goethe, notamment par les socles symboliques et les pas dynamiques des Evangélistes à la base de la colonne ciselée, puis par l’imminente sonnerie des trompettes muettes que frôle déjà l’haleine des Anges, enfin par un céleste Juge si humain qu’Il incline Sa miséricorde, Sa bénédiction et Son pardon vers les cordées qui L’acclament éperdument, vers l’accord auquel aspirent les âmes indistinctement.

En tout cas, Goethe garda l’habitude d’harmoniser les extrêmes, jusqu’à cette allégorie botanique.

 

Dieses Baums Blatt, der von Osten

Meinem Garten anvertraut,

Giebt geheimen Sinn zu kosten

Wie’s den Wissenden erbaut.

 

Ist es Ein lebendig Wesen,

Das sich in sich selbst getrennt,

Sind es zwei, die sich erlesen,

Dass man sie als Eines kennt.

Cette feuille d’un arbre arrivé du Levant

S’est confiée tout entière à mon jardin modeste ;

Elle offre un secret sens que l’on goûte et qui reste :

C’est ce qui par moment exalte le savant.

S’agit-il d’une seule existence vibrante

Que scinde en profondeur un fil de division ?

Ou bien de deux êtres soudés par élection

De façon que d’une seule voix leurs cœurs chantent ?

Solche Fragen zu erwiedern

Fand ich wohl den rechten Sinn,

Fühlst du nicht an meinen Liedern

Dass ich Ein und doppelt bin ?

Pour faire face à de telles questions,

J’ai trouvé comment fuir les précipices :

Ne sens-tu pas dans mon inspiration

Que je suis simple et double avec délice ? 

(Adaptation de l’allemand par Théâme.)

Plus altière, plus ancienne et plus vivante qu’un ginkgo biloba, la cathédrale de Strasbourg  fêtera dans trois ans son millénaire. Déjà, des travaux éventrent son flanc sud en quête d’une nouvelle place et d’antiques vestiges.

 Au même moment un intrus armé, pour la prise de vues, de légèreté  comme de technique palpite et gravite entre les piliers tout proches.

Une telle image d’intime altitude mérite donc d’être accompagnée par la musique aérienne d’un autre hôte de Strasbourg, bien qu’il ne se soit guère attardé dans cette ville : laissons le gang Wolfgang, non pas frapper, mais toucher de ses pas très doux, nos oreilles par l’Andante du Concerto n° 21 de Wolfgang Amadeus Mozart.

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