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Comme le proposait le précédent billet de Théâme, entrons donc dans un chapitre du Rhin (1842) et laissons-nous entraîner par une description poétique de V. Hugo, qui est d’abord une ascension dynamique, même et surtout pour l’Europe en devenir.

L’église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n’aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster(1) de Strasbourg a près de cinq cents pieds(2) de haut. Il est de la famille des clochers accostés d’escaliers à jour. C’est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d’air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe(3), lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu’au haut des escaliers verticaux. J’ai rencontré en montant un visiteur tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n’y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite.

Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s’appuient sur la flèche, dont ils suivent l’angle, et rampent jusqu’à ce qu’on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d’une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu’on monte. Si bien qu’en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds(4), et l’on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu, qu’il n’est pas la peine d’en parler. L’entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n’ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l’on ne peut monter qu’accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours, trois femmes, trois Allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu’à la lanterne.

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Vue orientale prise à la plateforme de la cathédrale, clgtiraqueau85.free.fr .

D’où j’étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupée de tours et d’églises, aussi pittoresque qu’aucune ville de Flandre. L’Ill et le Rhône(5), deux jolies rivières, égaient ce sombre amas d’édifices de leurs flaques d’eau claires et vertes. Tout autour des murailles s’étend à perte de vue une immense campagne pleine d’arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s’approche à une lieue(6) de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même. En faisant le tour du clocher on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la Forêt-Noire au nord, les Vosges à l’ouest, au midi les Alpes.

On est si haut que le paysage n’est plus un paysage : c’est comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d’eaux et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil.

Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j’étais sur le Munster il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d’or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues(7) au fond de l’horizon à travers une gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin ; à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m’arrivaient à travers des bouffées de vent ; les cloches de cent villages sonnaient ; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite ; d’autres pucerons, bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l’exercice à feu dans le polygone à gauche ; un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz ; et au nord, sur la croupe d’une colline, le château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j’allais d’une tourelle à l’autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l’Allemagne dans un seul rayon de soleil.

Chaque tourelle fait face à une nation différente.

En redescendant, je me suis arrêté quelques instants à l’une des portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux côtés de cette porte sont les figures en pierre des deux architectes du Munster(8). Ces deux grands poètes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés en arrière, comme s’ils s’émerveillaient de la hauteur de leur œuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi statue qu’eux-mêmes pendant plusieurs minutes.

Victor HUGO, 1802-1885.

A présent, voici une devinette littéraire autant que citoyenne : si la cathédrale a quatre tourelles, si l’Allemagne, la France et la Suisse se déploient au pied de trois d’entre elles, si chacune des quatre, comme nous venons de le lire sous la plume de Victor Hugo qui se fit prophète des Etats-Unis d’EurOpe(9), “fait face à une nation différente”, quelle nation, lentement, obscurément, obstinément, pouvait bien émerger sous sa large vue créatrice pour compléter, englober, voire pour fédérer à long terme, les trois déjà citées en rayonnant à partir et tout autour de cette cité de Strasbourg ?…

 (1) Münster : Ce nom allemand désignant une église abbatiale s’applique également à des cathédrales.

(2) 500 pieds = environ 152 mètres ; la flèche de Strasbourg s’élève à 142 m (le niveau de la mer étant à 147 m).

(3) S’agit-il de la dentelle aux fuseaux de Dieppe, ou du moins d’un objet soit décoratif, soit ludique, fabriqué dans cette matière ?

(4) 100 pieds = environ 30 mètres.

(5) C’est sans doute une confusion avec un des affluents ou noms de la rivière Ill…

(6) La lieue mesure environ 5, 5 km.

(7) 12 lieues = environ 65 km. On peut apprécier l’exactitude globale des estimations ici proposées.

(8) Il s’agit probablement d’Ulrich d’Ensingen pour la tour et de Jean Hultz pour la flèche : notre “grand poète” reconnaît en eux ses pairs. Presque un siècle plus tard, P. Claudel écrira sur le premier architecte dans L’Œil écoute : C’est vrai, la cathédrale n’a qu’une patte, mais ça suffit, et l’on a parfaitement bien fait de l’empêcher d’en avoir deux, car c’est trop que de deux pour une cible unique. Dieu m’a posé comme une flèche choisie, dit le prophète. Celle-ci est partie, elle vibre ! Et moi, je suis en bas comme ce petit architecte en pierre que j’ai vu au musée, qui s’est mis à genoux devant son œuvre, afin probablement de la rendre plus haute, et qui la parcourt de la base au faîte, la tête renversée ! La flèche est partie et c’est lui qui l’a décochée ! 

(9) Le discours prophétique prononcé par V. Hugo en 1849 n’est pas resté lettre morte : il donne la mesure de sa lucidité politique et de sa générosité démocratique.

Musée de l’OEuvre Notre-Dame : statue originale d’Ulrich d’Ensingen, retirée de l’intérieur de la flèche. Cliché Théâme.

2 Replies to “La cathédrale de Strasbourg vue par Victor Hugo.

  1. Je crois que la réponse a la question serait : l’Europe pour la quatrième tour ! ce chef d’oeuvre de pierres est comparable a une dentelle de Calais ne connaissant pas les denteles de dieppe ! c’est un travail de titan et un savoir faire que bien des pays nous en veulent ! c’est simplement Magnifique et les artisants de l’époque étaient des magiciens ! je souhaite que Notre -Dame de Paris soit reconstruite dans le même esprits !

    1. Mais ne pourrait-on reconstruire la voûte de Notre-Dame en laissant agir librement l’esprit qu’animent l’exactitude dans l’altitude et la nouveauté dans la fidélité ?

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