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Cliché Théâme.

Comme les deux précédents billets de Théâme nous y invitaient  à partir de l’article paru en 1987 dans Saisons d’Alsace, partons sur les traces de V. Hugo à travers l’œuvre elle aussi protéiforme d’un diplomate créateur, Paul Claudel, plus spécialement par son recueil Corona Benignitatis Anni Dei. La bonté de Dieu tresse une couronne : c’est une année de bienfaits qui se donnent. Telle pourrait être la traduction du titre choisi par P. Claudel pour l’ouvrage  de 1915 où s’inséra le poème “Strasbourg” composé  en 1913 ; remarquons au passage que, l’an prochain, le centenaire de ce recueil va coïncider avec le millénaire des fondations de Notre-Dame de Strasbourg. Dans une conférence de 1915, son auteur précisait à propos de ce poème : “Il fut écrit à la suite d’un voyage que je fis en 1913 dans cette ville infortunée et se trouve tout imprégné du grand sentiment de tristesse que j’en avais rapporté. Sous l’image des statues célèbres, “la Synagogue et l’Eglise” qui ornent le portail du Sud, j’ai voulu opposer à la conseillère des nostalgies et des regrets inutiles la personnification du courage lucide qui se mesure avec le devoir immédiat et présent.”

STRASBOURG

A M. le Dr Bücher(1) 

La cathédrale, toute rose entre les feuilles d’avril, comme un être que le sang anime, à demi humain,

Le grand Ange rose de Strasbourg qui est debout entre les Vosges et le Rhin,

Contient bien des mystères dans son livre et des choses qui ne sont pas racontées

Pour l’enfant qui vers ce frère géant lève les yeux avec bonne volonté.

Salut, Mères de la France là-bas, Paris et Chartres et Rouen,

Grandes Maries toutes usées et chenues, ô Mères toutes noires de temps !

Mais qu’il est jeune ! qu’il est droit ! comme il tient fièrement sa lance !

Qu’il fait de plaisir à voir dans le soleil, plein de menaces et d’élégance,

Tel que le bon écuyer qui soutient son maître face à face,

L’Ange de Strasbourg en fleur, rose comme une fille d’Alsace !

Dieu n’a point fermé les yeux de la mère pour qu’elle ignore

Ce fils mystérieux au-dessus d’elle et ce grand laurier dans l’aurore !

C’est aussi présent que moi ! c’est de la pierre ! c’est aussi sain,

Aussi neuf, aussi vivant, aussi dru que la rose de ce matin,

Ce qui de toutes parts à moi s’ouvre et m’accueille, et qui enfin,

M’immerge, profond et divers, quand j’ai franchi le portail,

Asile comme le sein des mers, aussi vermeil que le corail !

De quel soleil au dehors ces feux sont-ils le reflet ?

Comme la voix en dix mille syllabes qui devient un seul grand poème diapré,

Le jour, en ce silence hors du monde pour y pénétrer,

Raconte à travers les vitraux tous les siècles, toute l’histoire profane et sacrée.

Les deux testaments sont ici, la double table de pierre.

Dieu est ici, et non seulement Dieu le Fils, mais Dieu le Père.

Quatre piliers, quatre colosses comme des arbres sont ses témoins

Dans la fosse fortifiée qui garde le Saint des Saints.

Quelqu’un est là, écoutant toute la vie et le cri que fait le sang d’Abel,

Dans le silence et le temps, aveugle comme Samuel !

Le Père et le Fils qu’Il engendre et l’Esprit qui en fait procession,

Résident là, c’est là ! dans le mystère de la Circuminsession(2),

Cependant qu’un rayon suave et lent indique

L’’heure fausse que contredit le grand Coq astronomique.

Dieu est présent, et avec lui toute l’Eglise dans l’église,

Tout le passé, mais autant que les histoires précises,

Autant que les Prophètes et les Vertus et le Séducteur de la Parabole,

Qui avec un doux souris à reculons entraîne son troupeau de Vierges folles,

M’attirent ces débris, et ces têtes sans corps, et la notice

Sur une pierre déchue : ERWIN MAGISTER OPERIS(3),

Et ces Longs Hommes tout travaillés par le temps, qu’on a retirés du Ciel,

Comme un plongeur à grands coups de talons de la mer extrait un mort plein de sel.

Qui n’a senti quelquefois, dans les tristes après-midi d’été,

Quelque chose vers nous languir comme une rose desséchée ?

Ah ! de ceux ou de celles-là que nous étions faits pour comprendre et pour aimer,

Ce n’est pas la distance seulement, c’est le temps qui nous tient séparés,

L’irréparable temps, la distance qui efface le nom et le visage :

Un regard seul pour nous seuls survit et traverse tous les âges !

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Les deux portes méridionales de la cathédrale de Strasbourg, rapprochées sur : documenta-akermariano.blogspot.fr .

Dangereuse Nymphe d’autrefois ! ah, qu’on lui bande les yeux,

Qu’on l’attache fortement à la porte du Saint-Lieu,

Comme cette figure sur le porche latéral qu’on appelle la Synagogue !(4)

Ah, qu’on lui rompe son long dard pour notre perte analogue

A l’aiguillon même de la mort dont l’Apôtre nous a parlé,

La grande femme folle et vague avec son visage de fée,

Plus vaine que l’eau qui fuit, plus que le Rhin flexueuse,

Elle ne laisse point tomber son arme tortueuse,

Et montre, les yeux bandés, sa charte où il n’y a rien écrit.

Mais de l’autre côté de la Porte est debout avec mépris,

Sans relâche la tenant sous ses yeux froids qui sont faits pour voir,

L’Eglise sans aucuns rêves qui ne pense qu’à son devoir,

L’Eglise qui est appuyée sur la croix et non ce jonc illusoire,

Héritière des jours passés, forte maîtresse d’aujourd’hui :

Et antiquum documentum novo cedat ritui(5).

Nous, dédaignant le jour d’hier, réjouissons-nous dans le matin d’avril !

Laborieux présent, auteur des tâches difficiles,

Moins tu nous laisses d’avenir, plus le passé fut cruel,

Plus grande en nous la douceur amère des choses réelles !

Plus l’œuvre est dure et plus elle est honorable pour nous.

Que le printemps est beau, cette année, et qu’il est doux

De voir peu à peu dans le brouillard se découvrir et se dresser

L’Ange de Strasbourg éternel, rose comme une fiancée !

Paul CLAUDEL, 1868-1955.

Dans un chapitre de L’Œil écoute intitulé “La Cathédrale de Strasbourg”, que P. Claudel rédige peu de temps avant la deuxième guerre mondiale, le poète confère son envergure à cette ville,  aérien berceau de l’imprimerie, qui fut conçue entre ses murs en même temps que la flèche s’achevait dans le ciel et en tissant à l’avance, sur l’Ill et sur le Rhin, le berceau de l’Europe : Le devoir vertical, la vocation verticale, c’est cela qui a planté dans le ciel échevelé de l’Est cette grande quenouille à l’ombre de qui l’industrieuse Strasbourg file son écheveau de rivières et de canaux et traduit d’une main dans l’autre sa poignée de caractères typographiques.  De son côté, l’artiste strasbourgeois et surréaliste, plastique autant que  plasticien, Hans Jean Arp se laisse inspirer par sa grande voisine protectrice au-delà du vertige.

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Au-dessus de la salle ARP du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, cliché D. G.

 La cathédrale est un cœur

Comment ai-je pu dire

que la cathédrale de Strasbourg

était un cœur ?

Pour la même raison

que vous pourriez dire

que nous sommes une branche d’étoiles

que les anges ont des mains de poupée

que le bleu est en danger de mort

qu’il déteste les surhommes

et qu’il préfère les hommes de neige

qui fondent sur une plage d’été

entourés de lampes à pétrole.

La cathédrale est un cœur.

La tour est un bourgeon.

Avez-vous compté les marches

qui mènent à la plate-forme ?

Elles deviennent chaque soir

De plus en plus nombreuses.

Elles poussent.

La tour tourne

Et tourne autour d’elle.

Elle tourne elle pousse

elle danse avec ses saintes

et ses saints

avec ses cœurs.

S’envolera-t-elle avec ses anges

la tour de la cathédrale de Strasbourg ?

 

La cathédrale de Strasbourg

est une hirondelle.

Les hirondelles croient aux anges de nuages.

Les hirondelles ne croient pas aux échelles

Pour monter en l’air

elles se laissent tomber en l’air

dans l’air tissé

de bleu infini.

La cathédrale de Strasbourg

est une hirondelle.

Elle se laisse tomber dans le ciel ailé

dans l’air des anges.

Hans Jean Arp, 1886-1966.

A la veille d’un capital scrutin européen, dans le sillage des créateurs que saisirent la hauteur de vue et la profondeur de cœur émanant de la cathédrale de Strasbourg, tâchons de regarder plus loin que le passé débordant, que l’étouffant présent, pour ouvrir grand les portes créatrices de la paix montrées à ses enfants par une mère surgie du bout de la mer et de la nuit des temps : soyons ensemble dignes de la figure qui donna son nom à l’Eur-Ope et le jour à la liberté.

(1) Le docteur Pierre Bücher (1869-1921) animait à Strasbourg des revues et des cercles francophiles. (Note de J. Petit pour le volume de La Pléiade, Gallimard.)

(2) La circumincession désigne dans le dogme catholique l’existence des personnes de la sainte Trinité les unes dans les autres.

(3) Erwin (de Steinbach), maître d’oeuvre du massif occidental à la cathédrale de Strasbourg et notamment de sa rosace.

(4) Il convient de citer dès maintenant le chapitre de L’Œil écoute que P. Claudel consacre à la cathédrale de Strasbourg : L’une, me dit-on, est l’Eglise, l’autre la Synagogue, mais pourquoi ne me serait-il pas permis de voir en l’une la Foi et dans l’autre l’Imagination ? […] Maintenant le Roseau est cassé. Mais n’est-il pas écrit qu'”Il n’achèvera pas de briser le roseau cassé” ? 

(5) P. Claudel a déjà traduit littéralement dans le même recueil ce passage de l’hymne Pange lingua : ” Le rite nouveau succède à l’antique document”.

2 Replies to “La cathédrale de Strasbourg dans deux poèmes français du XXe siècle.

  1. Ah ! Claudel ! Quel style, quel souffle, quelle richesse des images, quelle vibration spirituelle !
    Mais reconnaissons que ce style reste très élitiste et qu’un simple lecteur ordinaire décroche au bout de six lignes…

    1. Raison de plus pour que le site de Théâme respecte au moins les rythmes visuels et sonores ainsi que les paragraphes des textes qu’il relaie, n’est-ce pas ?

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