Tandis que l’histoire tâtonne comme on sait, la mémoire ânonne.

On peut tuer, à coups de symétrie : laissons la fantaisie nous transmuer !

Logique et raison souvent se répètent : alors les merveilles se reflètent,

à l’infini jusqu’au déni,

sauf si guerre et pierres deviennent lumière, sauf si l’âme boit à la source première.

C’est un édifice étrange et banal : au-dessous coule un tranquille canal,

au-dessus s’envole une cathédrale redressant les colonnes vertébrales !

Les petits coins parfois se jouent des lourdes lois :

la matière n’hésite plus, mais les corps lévitent

pour que le temps prenne du champ,

se hisse et tisse…

Dès lors les redites, telles des guérites,

accueillent la veille et le guet,

les éclisses des esquisses :

bref, la nouveauté de la paix.

Même Marcel Proust, fasciné par une “essence commune” des choses,

par certaines mystérieuses résonances semblables à des initiations immenses,

dépassait l’accord et la ressemblance vers de nouveaux essors.

Quittons donc le cadre strasbourgeois pour revenir aux analogies proustiennes éclairant les liens entre les arts.

Les Français depuis quelque temps ont appris à connaître les églises, tout le trésor architectural de notre pays, écrivait Marcel Proust à Jacques Rivière. Il serait bon de ne pas laisser pour cela tomber dans l’oubli ces autres monuments, riches eux aussi de formes et de pensées, qui s’élèvent au-dessus des pages d’un livre.

En transfigurant ses souvenirs, le romancier joint au début d’ A la recherche du temps perdu les règles poétiques aux expériences de l’enfance : Ma mère fut obligée de s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime force à trouver leurs plus grandes beautés.

Mais cette contrainte, un tel carcan formel, la fermeture d’une ligne et d’un terme sur la fin du vers précédent, ne nous forcent-ils pas à nous échapper en profondeur ou par le haut de l’introspection rétrospective,

de la malédiction tombée jadis sur Loth et sur Orphée,

de la peur devant l’inédit comme en face de l’interdit,

du regard en arrière qui fixe les barrières,

des verrous froids et fous,

du bégaiement hanté par l’écho du passé,

vers d’autres notes nettes qui trottent,

vers un bâtiment grand ouvert aux venues, à l’avenir vert,

puis vers un humble édifice plus fort que les précipices,

vers un nouveau chant voguant sur les ans,

surtout vers la prospective où l’âme demeure vive ?

La couture inspirée par la culture intime peut alors se poursuivre, artisanale et musicale, pour célébrer Le Temps retrouvé par Marcel : épinglant de ci de là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. 

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Congédions donc la guerre qui s’enferre ; dans la réalisation des rêves et dans l’organisation des trêves, dans le déploiement et l’emploi du Large-Regard reçu de la même aurore que le nom d’Eur-Ope, dégageons les systèmes défunts par un système où respirent les fins…

N’est-ce pas déjà un premier élément de complexité ordonnée, de beauté, quand en entendant une rime, c’est-à-dire quelque chose qui est à la fois pareil et autre que la rime précédente, qui est motivé par elle, mais y introduit la variation d’une idée nouvelle, on sent deux systèmes qui se superposent, l’un de pensée, l’autre de métrique ? demandait Marcel Proust, A la recherche du temps perdu – Du côté de Guermantes.

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Quittons le même et les conventions par l’invention, par d’autres thèmes,

ne nous lovons pas : innovons !

Celui qui compare se noie dans la mare :

laissons le bégaiement pour l’émerveillement !

Hélas, un peuple qui classe se noie dans sa propre nasse.

Sortons dès lors de toute mort

que nous nous infligeons sans en avoir conscience ;

créons les conditions d’alliance et de confiance

entre lecteurs

navigateurs :

car, Au moment où cette chose, essence commune de nos impressions, est perçue par nous, nous éprouvons un plaisir que rien n’égale, pendant lequel nous savons que la mort n’a aucune espèce d’importance, écrivait Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve – dans Le rayon de soleil sur le balcon.

Dans son Dictionnaire amoureux de la musique paru chez Plon voilà quelques semaines – et apparu déjà dans les colonnes de ce petit blog, André Tubeuf écrit justement à propos de la prosodie proustienne : Phrase tisseuse d’assonances, matrice de mémoire. Mais précisément, si Mnémosyne est mère des Muses, leur père est le dieu clair de l’univers, Jupiter-Zeus qui sert de nom antique aux prodiges cosmiques. Comme le rappelait Cervantès à l’ouverture de Don Quichotte, c’est la mémoire des âges futurs qui nous importe : il n’y a que la réconciliation pour nous délivrer de la destruction.

Ainsi les boules de Noël comme des ceps

jaillissent en bulles, baies, du savon d’Alep,

à Strasbourg, rue de l’Epine,

dans la boutique Ô Créateurs !

pour que près de nous chemine

à nouveau de la vie l’Auteur,

pour que les hommes ne bégaient

plus, mais pour que les cœurs s’éveillent.

Voilà qu’au creux de l’Avent, Strasbourg, capitale de Noël et d’Europe, voit les billes de lessive devenir des rives qui brillent solides et fluides, des gouttes de lumière et de prière, comme si les citadelles cédaient la place aux pins, à l’huile, aux chandelles à partager en parfums d’ailes.

Entrons dans cette alchimie amie, presque réussie,

fredonnons et chantons sur les pas des santons …

A la différence de la langue française, les langues anciennes ainsi que les autres langues modernes pratiquent la scansion, c’est-à-dire l’ascension par le rythme, par les images et par la mélodie du poème. Nous nous en rendons compte ici même malheureusement, la poésie – c’est-à-dire création –  française a plus de mal à combiner avec la rime la cadence et la danse qui s’avance, à ne pas trop piétiner même sur les traces de la bohème rimbaldienne.

Mais les visionnaires savent partout nous offrir des fulgurances, souvent d’ailleurs en prose, pour pratiquer les brèches qui, éperdument espérées par un Georges Bernanos et par ses personnages,

métamorphosent en une harmonie

heureuse nos affreuses asphyxies.

Au bord de la Nativité, veillons en écoutant le Génie d’Arthur Rimbaud à l’ultime page des Illuminations saluer un mystérieux avènement,

comme l’irrésistible retour

élargissant l’aveugle et le sourd  :

Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

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