ArbrEnluminure

Sans le latin commence à la manière d’une chanson de Brassens et conjugue les points de vue les plus subtils, mais aussi les plus fermes, sur nos belles lettres, c’est-à-dire sur l’éducation classique, telle qu’elle ne semble plus être envisageable par exemple en France au XXIe siècle. Pourtant, aucun Français, nul Occidental, même aucun usager de l’anglais de par le monde, ne s’expriment au fil de leur existence – donc ne passent leur vie – sans le latin. Après son billet consacré à une imprévisible famille de mots qui jouent à saute-frontières, ce modeste blog ne pouvait pas ne pas recommander l’ouvrage qui vient de paraître aux Mille et une nuits d’Arthème Fayard sous ce titre et sous seize signatures prestigieuses, allant d’Yves Bonnefoy, le grand poète et critique, à Romain Vignest ; il lui fallait énoncer également les raisons d’espérer dans la permanence du latin comme du grec, malgré les déluges et barrages qui menacent toujours, à l’image du visage mutilé ci-dessous, les tesselles de la poignante, vivante et parlante mosaïque modulée par nos cultures.

Car nos langues occidentales restent imprégnées de la sève indo-européenne comme les racines des arbres continuent de puiser ensemble et profond les forces de la terre ainsi que du ciel pour les faire circuler jusqu’à leur cime et leurs fruits. Le poète Virgile placé à la jonction des ères, la païenne et la chrétienne, chante toujours pour que les plus modernes de nos mots remplissent leur mission en tendant à la vérité, en touchant avec adresse et tendresse l’essence des choses, en tout cas fassent sens et suscitent entre les lecteurs d’aujourd’hui, jeunes et moins jeunes, une juvénile consonance, avec le bord de la puissance romaine incarné par Enée, avec Orphée et Eurydice magnifiant l’humble travail du sol, avec les Bergers alliant à l’art pratique et beau des troupeaux l’art magique des cantiques.

Choisie comme titre pour cet article, aperçue par un jeu de mots fortuit et gratuit à travers quatre syllabes de ce terme, avec le processus évolutif de maturation qu’elle implique l’ar-bor-escence nous permet en effet d’aller plus loin, pour peu que nous l’écoutions résonner à partir de sa finale exprimant un déroulement toujours en cours : ainsi, l‘essence montre l’énergie cachée dans le moteur des existences qui les fait être; ensuite, si nous considérons le sens qui déploie des facettes objectives et subjectives en français, l’allemand y fait écho par la primauté de la marche contenue dans Sinn. Quant au bord, il appartient, par le langage technique et germanique également, au radical indo-européen de couper ou à celui de porter. Quoi qu’il en soit, montons à bord

Et gardons en réserve l’art pour regarder à loisir sa grande famille, aussi nombreuse que lumineuse : il constitue une passerelle souple et robuste entre les registres, les domaines, les langues les plus divers. Le terme latin d’Ars est féminin comme le grec harmonIa (les voyelles en capitales portent l’accent tonique) : tous deux désignent l’ajustement, qu’il s’agisse des membres articulés, comme le souligne arm en anglais ainsi qu’en allemand ou le nom français de l’arme –  à l’origine adaptée au bras, ou du génie artisanal aussi bien qu’artistique ! Mais cette famille comprend également les notions de rite, d’ornement et surtout d’ordre. Qu’est-ce à dire ? Si les deux premières impliquent sans peine l’ajustement, l’explication de l’ordre passe en latin par le premier rang du fil textile, celui qui conditionne la réussite de tout l’ouvrage ourdi par le tisserand sur son métier. L’ordre authentique est donc forcément ouvert et vivant au lieu d’être mort ou fermé… C’est confirmé par l’inertie comme absence d’attention active ! A présent, parcourons ensemble en latin, puis en français, le début des Confessions d’Augustin se rappelant sa petite enfance, au gré de notions effleurées tout à l’heure et de la syntaxe dont nos langues poursuivent aisément les inflexions ordonnées : Et ecce paulatim sentiebam, ubi essem, et uoluntates meas uolebam ostendere eis, per quos implerentur, et non poteram, quia illae intus erant, foris autem illi nec ullo suo sensu ualebant introire in animam meam. Ce qui peut se rendre ainsi : “Et voici que peu à peu je sentais où j’étais et que je voulais signifier mes envies aux gens susceptibles de les combler, mais que je n’y arrivais pas, du fait qu’elles étaient à l’intérieur, eux à l’extérieur, et qu’aucun sens propre ne les mettait en mesure de s’introduire dans mon âme.”

L’expérience de l’incommunicabilité comme de l’universelle intériorité n’a-t-elle pas été traduite dans la même langue claire et vibrante par un simple clerc alsacien, imitateur admiratif d’Augustin, confronté à d’autres bouleversements quelques siècles plus tard quand éclata la querelle des Investitures ? Nous avons déjà cité dans ce blog Manegold de Lautenbach; prêtons-lui l’oreille encore quand, au début de son Livre à Gebhard, il surmonte dans son latin rustique autant que mystique, par le courage de la foi, limites et distances face à l’archevêque de Salzbourg engagé à ses côtés avec la même conviction : […] ille vermis et non homo […] non iam loquor ut ignoto, sed de cuius familiaritate et gracia innumera retulerim beneficia. Ces membres de phrases peuvent se traduire ainsi : “[Moi,] ce ver de terre qui n’a rien d’humain, [… ] je ne parle plus à un inconnu, mais à quelqu’un dont l’intimité et la gentillesse ont pu m’apporter d’innombrables bienfaits”. De ce pamphlet resté pourtant inachevé se sont élevées, explicitement pour la première fois, la voix, donc la voie, du contrat social amené à se développer, plusieurs siècles plus tard, à travers la puissante prose française de J.-J. Rousseau.

Ainsi, par des chefs-d’œuvre novateurs comme par la langue immortelle appelée latin qui sous-tend toujours les nôtres, la constellation de l’expression humaine poursuit son déploiement et l’arborescence de la liberté continue de fructifier, chaque fois que, tel Antée reprenant vigueur par contact avec la terre, nous prenons appui sur les fondations indo-européennes pour lancer des pistes créatrices, car d’abord fraternelles.

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