tatian-diatessaron-1
Page du “Diatessaron” : concordance des quatre évangiles établie par Tatien le Syrien en alphabet syriaque estrangelo (arrondi) https://pursuingveritasdotcom.files.wordpress.com/2015/06/tatian-diatessaron.jpg

Parfois une homophonie révèle discrètement une voie nouvelle… Apparemment, les Syriens Tatien et Ephrem montrent des contrastes existentiels, par l’époque et la sphère auxquelles appartient chacun ; mais quelle parenté nette, essentielle !

Tatien le Syrien s’exprime ainsi comme chrétien oriental, en virtuose de leur langue, dans le Discours aux Grecs – ces dialecticiens polythéistes :

Μὴ πάνυ φιλέχθρως διατίθεσθε πρòς τοὺς βαρβάρους, ὦ ἄνδρες Ἕλληνες, μηδὲ φθονήσητε τοῖς τούτων δόγμασιν.

“N’aimez pas trop l’inimitié face aux Barbares, Grecs, et n’enviez pas leurs doctrines.”

[…] Rappelez-vous, ajoute-t-il,

ἥ τε ἐκ Φοινίκης τῆς Εὐρώπης εἰς τὴν Κρήτην ἀνακομιδή·

“le transport d’Europe de Phénicie en Crète”[…]

Ταῦθ’ ὑμῖν, ὦ ἄνδρες Ἕλληνες, ὁ κατὰ βαρβάρους φιλοσοφῶν Τατιανòς συνέταξα, γεννηθεὶς μὲν ἐν τῇ τῶν Ἀσσυρίων γῇ, παιδευθεὶς δὲ πρῶτον μὲν τὰ ὑμέτερα, δεύτερον δὲ ἅτινα νῦν κηρύττειν ἐπαγγέλλομαι.

“Voilà, Grecs, conclut-il, ce que j’ai composé pour vous, moi Tatien, le philosophe à la mode barbare, engendré dans la terre des Assyriens, élevé d’abord dans vos valeurs, mais ensuite dans celles que désormais j’ai la mission d’annoncer haut et fort.” (Traductions proposées par Théâme.)

Au IIe siècle jaillit alors une exégèse d’autant plus novatrice qu’elle est pétrie de contemplation : le mystérieux et fameux Diatessaron  de Tatien démontre, des apparences à la profondeur, la concordance des quatre évangiles. Mais le texte syriaque se disperse en exil, traduit en grec, en arménien, retrouvé jusqu’en Chine, peut-être en Islande, et commenté deux siècles après sa composition – ainsi providentiellement conservé – par Ephrem de Nisibe, dit encore le Syrien ou la “harpe du saint Esprit”. Ce père de l’Eglise fait entendre, par son oreille et sa parole justes, l’harmonie des évangiles perçue par Tatien ; car, d’après lui,  “ce qui entre les mains d’un musicien habile est une harpe multicorde, toute chair l’est dans la main de Jésus-Christ notre Sauveur”, qui nous a tirés des ténèbres et nous a illuminés de Sa joyeuse Lumière.

0618ephrem
Saint Ephrem le Syrien, http://www.introibo.fr/IMG/jpg/0618ephrem.jpg

De même, entre les cimetières de la Toussaint et les souffles de la lumière sans fin, l’ombre apparente, nous faisant lever les yeux avec les troncs vers les cieux, nous apparente

p1040196
Cliché Théâme.

Voici qu’apparaît même un peu de paix, tandis que des œuvres d’art vont être sauvées, que la démocratie renaît dans le berceau d’Europe, que la guerre inhumaine est âprement bravée…

p1030884
En bois sculpté par Thierry Miguet, les lettres grecques du nom désignant la paix EIPHNH, cliché Théâme.

Nos racines baignent au milieu d’un règne qui fit naître les parlers autant que leurs tracés, les dialectes sémitiques, les signes alphabétiques et les révolutions de la Révélation. Cet Orient des origines, nous lui devons notre fine attention : à l’Europe comme à lui. Tout nous vient de la barbarie à condition que se marient, sans laisser le mal nous hanter, les fraternelles parentés, à condition que sur toutes nos apparentes distances la culture pousse, invente, comble les fossés prêts à tout fausser encore, à briser l’harmonie, à déchirer la vie… C’est en français que Négar Djavadi née en Iran propose un parcours d’exode et d’ancrage, de la “course folle” des Parisiens à l’art de se “réinventer”, au-delà des longues “nuits à gravir les montagnes enneigées et abruptes”, pour coudre enfin, sans fin, son tissu d’allers-retours et “chercher une logique dans l’extraordinaire” : Désorientale  forge avec fougue la formation, inscrite dans la veine romanesque, plus loin que les apparences, au feu clair de la parenté reçue à transmettre, au rythme qui porte au-dessus du passé meurtri la (pro)création. C’est elle qui fait de nous des parents solidaires, prêts à faire grandir et parfois à nous taire.

Mais il faut pour cela pouvoir écrire dans une langue transparente et pourtant nourrissante, irriguée de sources orientales plus qu’occidentales, capable de fonder et non de fondre. Du haut de ses colonnes, rien ne déboulonne – n’en déplaise à Tatien – pour nous le grec ancien. Car le français réalise cette fusion de dialogue et de sens, toujours en cours et fondamentale, comme le rappellent Gilles Siouffi et Alain Rey en traitant moins de l’habituelle défense que  De [l’absolue] nécessité du grec et du latin : prenons donc à leur égard conscience de notre imprégnation plus encore que de notre dette  – comme le suggérait Paul Valéry (page 63). Car ces langues mères cultivent notre “goût du proche et du lointain” (page 83), et nous proposent sans cesse, au creux même des apparences parfois contraires, un “plaisir” (page 146) convivial, constructif, prouvant la fraîcheur de notre parenté responsable qui a reçu d’EurOpe, trait d’union entre Levant et Couchant,  le don de Large-Vue !

de-la-necessite-du-grec-et-du-latin-658x1024
http://www.arretetonchar.fr/wp-content/uploads/2016/08/de-la-n%C3%A9cessit%C3%A9-du-grec-et-du-latin-658×1024.jpg

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *