Pour ce 90 e billet, pour fêter également avec vous le modeste premier anniversaire du blog ouvert sous l’enseigne de Martina Latina devenue Théâme, revenons à l’éveil de l’oreille dont savent éclore les merveilles. L’enseignant appelé “Ochsenschläger” par nos Saturnales entrait dans la salle souvent en chantonnant, parfois en posant sur son pupitre des volumes neufs qu’il paraissait avoir trouvés au passage dans son casier et qui n’étaient pas des spécimens de manuels, mais de spécifiques ouvrages d’auteur. Il semblait d’ailleurs nous initier ensuite à la lecture comme à l’écriture : avec une patience de pédagogue, avec une attention d’humble guide socratique, par une simple maïeutique presque artistique, il amenait à travers ses annotations azurées ou sa plume aérée l’indigente copie et la pensée juvénile jusqu’à l’orée de l’oreille, de la voix généreuse, de la composition la plus cohérente. Et les étudiants plus émus qu’ébahis percevaient, face au professeur, par-dessus la note obtenue, des notes à suivre : le silencieux phrasé de ses propres méditations toujours à naître bien avant qu’il n’eût publié…

Ainsi, du fond de l’église mozartienne Saint-Nicolas de Prague, Doña Musique trouva, puis donna, au début de la Troisième Journée du Soulier de Satin lu à notre classe, à cette flottille perdue sur la mer infinie des connaissances, la grâce de métamorphoser une grossesse en tendresse, la prière en action, le silence en musique, la parole en symphonie, et  la guerre même en réconciliation :

“Quand on ne peut faire un pas sans trouver de toutes parts des barrières et des coupures, quand on ne peut plus se servir de la parole que pour se disputer, alors pourquoi ne pas s’apercevoir qu’à travers le chaos il y a une mer invisible à notre disposition ?

Celui qui ne sait plus parler, qu’il chante !”

Alors, dans l’effort, Orphée prenait corps et le charme antique opérait encore, à la manière des formules où dire est l’acte majuscule… Les mots trouvaient leur musique essentielle et leur invisible dynamique, au-delà des siècles abolis, par-delà les étroits contours des concours d’entrée, au seuil d’autres cours de récréation, de cours de création permanents : seule compte la clef… du sol intérieur, pour les élèves et les maîtres qui apprennent ensemble, chacun à sa place, à son tour, entre science et prescience.

Même si, comme Hypokhâgneux ou même Khâgneux, nous ne comprenions pas tout ce que disait ou lisait à voix haute l’Agrégé de Philosophie André Tubeuf, des portes s’entrouvraient grâce à sa parole sur les mystères de la terre et du ciel. En assistant aux opéras de Mozart pour la première fois dans le théâtre voisin, nous entendions vibrer l’imminente ligne mélodique ; de même, en parcourant la nouvelle œuvre de ce maître à vivre plutôt qu’à penser, nous découvrons à l’avance la page à venir. Tant il est vrai que la culture demeure une ouverture nous invitant sans cesse à l’aventure.

Et voici que la jeunesse de l’esprit poursuit ses genèses, semant à pleines mains les synthèses de l’intelligence, les intuitions de la rédemption et les braises de la reconnaissance. Car amour et musique font bon ménage et même ne font qu’un, nous le savons bien avec Jacques Prévert : “L’amour de la musique mène toujours à la musique de l’amour” ! Sous la houlette de l’amousique, feuilletons ensemble ce Dictionnaire amoureux de la musique composé par André Tubeuf et illustré par Alain Bouldouyre.

Les vieux dictionnaires lient nos chères études à la plus délicate et vaste plénitude : lorsque des vignettes nettes et discrètes, tels des regards niant le hasard,  jouent les touches noires au cœur de l’ivoire, l’alphabet vient régler le tempo de nos doigts, de notre souffle, pour que l’harmonie soit… et la fantaisie se croit poésie !

Dès lors, les livres lus se délivrent des barreaux de leurs cages : les cadeaux de leurs pages tremblent d’accords. Montons à bord de la mémoire pour que l’histoire cultive les champs creusés par le chant. Magique musique de décantation et d’incantation… Car la philosophie est quête et folie de la paix à jamais : le Pâtre de Schubert montre le paysage rendu clair et vaste comme un vivant visage par l’appel fraternel d’un printemps éternel, par la tessiture des sources cristallines transformant en patrie les communes ravines. Avec Doña Musique, avec ce Dictionnaire amoureux de la musique, donnons l’amour de la musique et transmettons la musique de l’amour. Surtout après s’être vu décerner son PNP – son Prix Nobel de la Paix, l’Europe n’est-elle pas le cheminement hors de la nuit guerrière vers l’ardeur ouvrière qui change tout chantier en un enchantement de nouvelles routes, de mutuelle écoute ?

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