“L’inconnu, c’est encore et toujours notre âme” : Georges Bernanos face à la psychanalyse comme à la technique. Maquette et cliché d’Augustin Hiebel pour l’Almanach Sainte-Odile 2013.

Plus actuelle que celle de Zarathoustra ou de F. Nietzsche, la parole de Georges Bernanos (1888-1948) sonne toujours au présent, parce qu’elle est nourrie et portée par une Parole permanente – car transcendante -, incarnée – car immanente. La trajectoire de cet indigné chronique, de ce journaliste royaliste devenu successivement vaillant Poilu, bon père de famille d’abord assureur, puis romancier, éleveur résistant au Brésil et conférencier, certes nous laisse perplexes, voire incrédules. Mais ses prises de position nous reprennent à travers les tragédies de notre présent, nous ressaisissent dans notre tourbillon de distractions et nous remettent vertement sur pied face à la réalité : “faire face” est un de ses maîtres mots, qui sous-tend sa vie comme ses écrits. Simone Weil ne s’y était pas trompée dans sa lettre de 1938, que Bernanos garda sur lui jusqu’au bout.

Arfuyen 2019. Extrait de la quatrième de couverture : “Soyez fidèle aux poètes ; restez fidèle à l’enfance !”

En effet, l’art poétique (aux confins du théologique et du politique) de Bernanos se révèle comme une puissante turbine à travers ses fictions ou ses essais, par et pour son action d’homme engagé : son imagination visionnaire, à certains égards symphonique, et sa tendresse pour “le doux royaume de la Terre” sont autant alimentées que dilatées par une autre Parole, évangélique et céleste, ineffable et pourtant substantielle. C’est un phénomène analogue et parallèle au chapiteau vézelien du Moulin mystique : le grain de Moïse et de la Première Alliance y remplit pour saint Paul et pour la Nouvelle Alliance l’entonnoir dont la roue en croix tirera la fine farine de notre simple et sain “pain quotidien”. Pour cet écrivain de combat et de contemplation, le pain de chaque jour ne peut représenter que l’attention à la Bonne Nouvelle de la rédemption et à l’infinie liberté de l’âme sacrée, mais aveuglément méprisée, donc menacée d’asphyxie, par “le monde moderne”. En pleines tranchées de la guerre dite grande, peu après son mariage – à la faveur d’une permission – avec Jeanne Talbert d’Arc descendant en droite ligne du frère de Jeanne d’Arc, il écrivait à un bénédictin de ses amis en suggérant la présence de Dieu dans une parole indéfinissable, mais incontournable : “Il ne faut pas ici construire, mais créer, et un autre a le secret de la parole qui crée… Seulement il ne parle pas”.

Si l’on considère ses romans les plus célèbres, de Sous le soleil de Satan à Monsieur Ouine en passant par le Journal d’un curé de campagne (ce premier et ce dernier ayant d’ailleurs avec Nouvelle histoire de Mouchette débouché sur des films fameux), pour peu que l’on suive ses jeunes personnages sacrifiés, mais témoins de la folie humaine et de la divine grâce parfois en creux, l’on perçoit aisément la merveille que constitue l’accomplissement de sa destinée étonnante, voire tonitruante. Outre les Dialogues des carmélites qui, providentiellement sauvés de l’exil, de la guerre et de la mort prématurée, furent transcendés par la musique de Francis Poulenc, l’humble orgue de Barbarie moulinant son air sur l’autre rivage de l’Atlantique et de l’éternité continue de résonner jusqu’à nous, certes lancinant, pourtant stimulant : car, déclarait au Brésil Georges Bernanos songeant à l’Europe dans son journal de guerre Les Enfants humiliés, “Ce n’est pas ma chanson qui est immortelle, c’est ce que je chante”.

Moulin mystique de Vézelay (XIIe siècle) : image d’un cliché signé F. Fouchet, Fraternités monastiques de Jérusalem, et transmis par Anne Miguet.

 

One Reply to “Ainsi parle Bernanos.”

  1. Entre les bleutés argentés des immensités du ciel et de la mer, voici que nous est redonné Georges Bernanos et ce qui de lui peut rester présent en nous, en ouverture de la force de l’Enfance et du génie de l’Attention. On retrouve alors dans sa belle lumière rousse le moulin mystique qui donne à l’oeuvre sa symbolique eucharistique. Jeanne fut à la fois l’épouse et l’inspiratrice. “Comment vivre sans inconnu devant soi ?” En chaque être réside cette part de paradoxe et d’inconnu, qui le rend abordable à notre propre inconnu, à notre propre paradoxe. Et s’il y avait en nous, mystérieux, à la fois un poilu et un royaliste? A la fois un fidèle et un rebelle, à la fois un homme de main et un homme de livre ? Qu’en ferions-nous? Tel est de Bernanos l’inconnu fraternel ici désigné par Théâme pour rafraîchir nos enfances.

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