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Cathédrale de Syracuse : les colonnes doriques du temple d’Athéna (Ve siècle avant notre ère) supportent le toit du “Duomo”, cliché Théâme.

Suite des articles précédents.

La loi de l’amour chez Paul s’adressant aux Corinthiens (1e lettre)

Après l’aube murée d’Antigone et l’éveil qui rayonne de Socrate, cette lettre alimente la lumière d’un nouveau matin en franchissant un pas capital ; car PAUL de Tarse relie plus qu’il ne les sépare l’Antiquité dite païenne et l’Antiquité chrétienne, parcourues toutes deux par la même expression, aussi définie que vague pour exprimer la divinité : O ΘEOΣ, le DIEU. La césure la plus nette entre ces deux ères se trouve probablement dans l’emploi du terme KOΣMOΣ : l’ordre beau qui selon la Grèce antique mène la nature, qui peut aussi montrer aux hommes comment dépasser leur humanité trop humaine et leur YBPIΣ, devient dans le Nouveau Testament le monde trop mondain pour ne pas être immonde, sauf si la loi, notamment juive, y cède la place à une autre loi, voire au monde nouveau[1].

Une règle inédite se fait jour, aussi brutalement que progressivement, par la folie de l’amour. Car ce renversement des valeurs, cette révolution en profondeur, surgissent d’une prédication, celle de l’Evangile, c’est-à-dire d’une proclamation semblable à celle de Créon, mais retournant toute valeur pour inverser de fond en comble folie et sagesse. Quelle loi ressort de ce chaos, par quelle subversion fondatrice ? Alors que Paul avait dû quitter Athènes sur un échec, à Corinthe il trouva dans les années 50 – 52 une population ouverte à son annonce. Mais, après son départ, Paul apprit les divisions et perversions qui s’étaient mises à déchirer cette communauté : il lui envoya donc une première lettre, dont nous allons considérer quelques passages.

Puisque en effet, dans la sagesse du DIEU, le monde en sa sagesse n’a pas connu le DIEU, le DIEU s’est plu, en la folie de la proclamation, à sauver la vie de ceux qui croient en lui. Puisque d’un côté des Juifs demandent un signe, puisque de l’autre côté des Grecs recherchent une sagesse, nous autres nous proclamons l’Oint du Seigneur, mais crucifié : pour des Juifs un scandale, pour des Grecs une folie, mais – pour des créatures appelées, d’origine juive et grecque – le Christ comme puissance et sagesse divines : car ce qui dans le DIEU est fou se révèle plus sage que les hommes et ce qui dans le DIEU est faible se révèle plus fort que les hommes. (1,21-25)

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Corinthe antique : fontaine Pirène, monblogphoto.eklablog.com .

La loi qui ressort de ce chaos est donc le retournement et la (re)conversion de l’homme, ou plutôt le renversement de sa stature, de ses valeurs et l’orientation de son être vers un tout Autre, comme le rapportent les Actes des apôtres par trois fois (chapitres 9, 22 et 26) ainsi que la Lettre de Paul aux Galates (chapitre 1) : le coup brutal autant que doux qui fit tomber Saul, l’intransigeant pharisien, de cheval sous une voix et sous une lumière d’un autre ordre comme dira PASCAL par la suite, qui fit tomber la nuit sur lui, puis l’eau du baptême sur sa tête, enfin les écailles de ses yeux, et qui fit surgir ainsi le futur saint Paul, ce coup répercuté à Damas n’a rien d’une autorité violente, mais procède d’une logique aussi puissante que différente de la Loi juive, mentionnée au chapitre 9 pour mieux être dépassée. Il s’agit donc de passer au-delà de la loi comme de l’amour.

Car j’ai pris des mains du Seigneur ce qu’également je vous ai donné, à savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, après avoir rendu grâces le rompit et dit : prenez, mangez. (11,23-24…) Quiconque donc [prendra les dons] du Seigneur sans en être digne sera tenu responsable devant le corps et le sang du Seigneur. (11,27)

On constate ici la dialectique de l’abandon à la trahison et du don par amour, mais aussi l’obligation de dignité pour qui veut prendre part à la grâce de l’Eucharistie. Un nouveau mode de vie, ou plutôt une vie nouvelle, sont offerts dès cette lettre : le passage de l’Antiquité païenne à la modernité chrétienne déclenche une révolution permanente. Les deux chapitres suivants sont d’un seul tenant, d’une même coulée de souffle et d’esprit, articulés au cours du chapitre 12 sur le bien commun, sur la liberté, sur la route même qui mène à ces buts convergents, bref par une constitution novatrice qui s’exprime presque lyriquement au chapitre 13, dans l’alternance de l’image et de l’invisible, de l’indéfini et du défini.

Si je bavarde dans les langues des hommes ainsi que des anges, mais si je n’ai pas d’amour, je ne suis plus qu’airain sonore ou cymbale retentissante. Et, si j’ai le don de prophétie et que je connaisse tous les mystères, toute la science, et si j’ai toute la foi jusqu’à transplanter des montagnes, mais que je n’aie pas d’amour, je ne suis rien. Et, si je débite tous mes biens en bouchées pour affamés, si je livre mon corps à la flamme, mais si je n’ai pas d’amour, cela ne m’avance à rien. (13,1-3)

Nous voyons pour l’instant par un miroir, en énigme, mais bientôt face à face ; pour l’instant je connais en partie, bientôt je ferai connaissance comme j’ai fait l’objet de la connaissance. Or maintenant demeurent foi, espérance, amour, ces trois forces ; mais plus grande que les deux autres est celle de l’amour. (13,12-13)

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“Diolkos” de Corinthe ou passage des bateaux poussés par des esclaves à travers l’isthme, cursillos.ca .

Développement final dans l’article suivant.

[1]  F. Martin, Les Mots latins (Paris, Hachette, 1976, pages 160-161), article mundus.

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