Développement de l’article précédent.

Quelle est la loi dont Socrate professe l’amour dans l’Apologie platonicienne ?

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Socrate, copie romaine du IIème siècle, Musée Archéologique de Palerme, photo AH.

On sait qu’au début du IVe siècle avant notre ère l’Athénien SOCRATE fut condamné sous les Trente pour corruption de la jeunesse et pour impiété d’après l’Apologie de PLATON (24b-c)[1]. Cette mise à mort est l’acte de naissance de la philosophie par le scandale et la réflexion qu’elle déclencha dans son disciple Platon, d’où jailliraient, sur tout l’Occident, métaphysique et morale, dialectique et politique.

Voit-on paraître ici l’amour de la loi démocratique ? En tout cas, voici après l’aube emmurée d’Antigone l’éveil suscité, ravivé, par Socrate au moment d’être condamné :

Cependant, que cette affaire aille selon la manière chère (ΦIΛON) au DIEU ; mais il faut obéir à la règle (NOMΩI) – et se défendre. (19a)

C’est bien ainsi que s’exprime l’amour de la loi démocratique ; elle est un contrat qui délivre de la calomnie et du mensonge, de l’impiété comme de la sédition : l’apologie de Socrate constitue aussi une arme défensive pour la cité sans qu’elle s’en doute. Mais une autre exigence se fait jour dans l’auditoire dès ces paroles de Socrate : s’agit-il d’un amour pour la conscience ? Oui, en tant que vigilance attentive aux manifestations de l’invisible aussi bien que du visible, autour comme à l’intérieur du théâtre dont F. GADEYNE a rappelé la vocation.

Ce ne sera donc pas sans difficulté qu’un autre de cette trempe naîtra pour vous servir, citoyens ; inversement, si vous m’en croyez, vous allez gagner à m’épargner ! Mais peut-être qu’en explosant, comme des endormis qu’on réveille, peut-être qu’en me frappant, sur les conseils d’Anytos, vous me mettriez à mort sans difficulté – et qu’ensuite vous passeriez le restant de votre vie à dormir, si le DIEU ne vous envoyait quelqu’un d’autre pour prendre soin de vous. En tout cas, que je me trouve être un homme offert par le DIEU en présent à la ville, laissez-vous-en persuader par la preuve suivante : bien différentes du comportement humain se révèlent mon absence d’attention (HMEΛHKENAI) à l’égard de toutes mes affaires, ma patience envers une situation privée d’attention (AMEΛOYMENΩN) sur d’aussi nombreuses années, et mon application à votre intérêt, tandis que j’allais toujours en privé vers chacun de vous, comme un père ou un frère aîné, enjoignant d’être attentif (EΠIMEΛEIΣΘAI) à la vertu. (31a-b…)

Peut-être semblerait-il bizarre aussi que je donne des conseils particuliers au hasard de mes promenades et d’affaires diverses, sans oser pour autant monter en public parler à votre foule pour donner des conseils à la cité. La cause en est ce dont je vous ai souvent fait part : un signe divin ou d’ordre divin m’arrive, et Mélètos (MEΛHTOΣ) en a fait son chef d’accusation sur le mode comique. Or ce signe a commencé de m’accompagner dès l’enfance  : c’est une voix qui se fait jour et qui, dès qu’elle se produit, me détourne de chaque entreprise, mais ne me pousse vers aucune. Voilà ce qui s’oppose à ce que je m’engage dans une démarche politique. Et l’intervention de ce signe me semble on ne peut plus belle ; car, sachez-le bien, citoyens athéniens, si j’avais engagé des affaires politiques depuis longtemps, il y a belle lurette que je serais mort et que je ne servirais plus de rien ni à vous ni à moi. Ne vous fâchez donc pas contre moi qui dis la vérité : car nul ne sauvera sa vie s’il s’oppose noblement à vous ou à n’importe quelle foule, ou s’il empêche que bien des actes contraires à la justice ou aux règles (AΔIKA KAI ΠAPANOMA) ne soient commis dans l’espace de la cité ; mais il est inévitable que celui qui veut combattre réellement pour la justice (ΔIKAIOY), surtout s’il doit sauver quelque temps sa vie, reste un simple particulier, renonçant aux rôles publics. (31c-32a)

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Georges Braque, “Guitare et verre” – 1921 (Socrate ou nature morte à la partition de Satie), grandpalais.fr .

En jouant dès le début sur le nom de son accusateur Mélètos, qui veut dire attentif, Socrate fait jouer ensemble, tel un instrument à cordes, les règles de l’ironie la plus créatrice, donc de l’éveil et de la vigilance inhérentes à la dignité humaine, par obéissance à son démon familier jusqu’à sacrifier ses affaires, une ambition politique et lui-même au nom de la justice. Mais nous avons aussi vu apparaître un DIEU, présent dans une voix comme dans l’humour, en cette défense de Socrate ; après avoir provoqué son auditoire de jurés en proposant de se faire nourrir au Prytanée (36d-37a),  Socrate s’adresse enfin à ses concitoyens, à ceux du moins qui avaient voté l’acquittement, comme étant des juges, donc dépositaires de la justice[2]. Si le signe du dieu n’a pas retenu Socrate ce jour-là de se rendre à son procès qu’il savait pourtant condamné…  à la condamnation, c’est que la mort n’est un mal ni en tant que sommeil éternel – comme le devinent les Athéniens adeptes de la somnolence  –  ni, a fortiori, en tant que perpétuelle et parfaite présence. Car une divinité semble habiter toute forme d’attention dès ici-bas, mais surtout nous réserver chez Hadès la chance d’un dialogue aussi riche qu’attentif.

Si quelqu’un, arrivant chez Hadès et délivré de ces soi-disant juges (ΔIKAΣTΩN), trouve des juges (ΔIKAΣTAΣ) authentiques, ceux dont on dit précisément qu’ils rendent la justice (ΔIKAZEIN) là-bas – Minos, Rhadamante, Eaque, Triptolème et tous ceux qui, parmi les demi-dieux, devinrent justes (ΔIKAIOI) durant leur vie, cela ne vaudrait-il pas le déplacement ? Ou encore, côtoyer Orphée ou Musée, Hésiode ou Homère, à quel prix l’un d’entre vous n’en recevrait-il pas le privilège ? Je veux bien mourir plusieurs fois si c’est vrai, puisque moi aussi je trouverais admirable la conversation là-bas, chaque fois que je rencontrerais Palamède, Ajax fils de Télamon ou quiconque parmi les anciens est mort de par une sentence injuste (AΔIKON) : comparer mes peines aux      leurs, à mon avis, ne serait pas dépourvu pour moi d’agrément. (41a-b …

Mais,) quand mes fils auront grandi, punissez-les, citoyens, en leur infligeant les peines que je vous infligeais, s’ils vous paraissent accorder leur attention (EΠIMELEIΣΘAI) aux richesses ou à une autre valeur plutôt qu’à la vertu ; s’ils ont des apparences alors qu’ils ne sont rien, invectivez-les comme je l’ai fait pour vous, parce qu’ils ne font pas attention (EΠIMEΛOYNTAI) à ce qui l’exige et croient être quelque chose sans avoir aucune dignité. (41e).

Même négative, la voix divine dès ici-bas prépare donc à la vertu, c’est-à-dire au meilleur parce qu’elle rend meilleur comme l’a suggéré J.-P. MASSAT lors de son exposé, et ainsi à la vie infinie, dans l’immortel examen mené à plusieurs voix : puisque leur père va manquer aux fils de Socrate sur ce chemin, il revient aux citoyens vivants de se replacer avec eux, sans cesse, face à leurs responsabilités communes. Le DIEU se montre désormais présent au-delà de la conscience et de la loi dans les dernières paroles que Socrate ajoute immédiatement :

Si vous faites cela, je bénéficierai moi-même d’un traitement juste (ΔIKAIA) de votre part ainsi que mes fils.

Mais voici l’heure de partir, pour moi vers la mort, pour vous vers la vie. Qui de nous marche vers l’affaire la meilleure, nul ne peut le discerner, excepté le DIEU. (42)

Le bonheur de la justice accomplie et de l’harmonie toujours en cours mène donc Socrate jusqu’à la fin de Criton ou sur le devoir où les Lois prennent une parole familière[3] : au-delà de l’antagonisme souligné au début, la dialectique permet d’articuler amour et loi, dans le sillage également du personnage convoqué plusieurs fois en ce début de colloque, mis à l’honneur par le dialogue du PSEUDO-PLATON sous le titre de « Minos » et le sous-titre « Sur la loi ». Le point commun central avec les dialogues attribués à PLATON est bien la référence au DIEU (319a) ; mais sont également intéressants pour nous le début portant sur la définition de l’art comme découverte des choses (314b), sur sa désignation comme loi (315a), et la fin où Minos légifère en recourant rituellement, souterrainement, tous les neuf ans, à son père, Zeus lui-même (318-321)…

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Taureau de Minos, musée d’Héraklion, cliché Théâme.

 

Développement dans l’article suivant.

[1] Cf. PLATON, Euthyphron, 2c-3b : ce dialogue insiste davantage sur la création de dieux nouveaux imputée à Socrate.

[2] Numa Denis Fustel de Coulanges donne dans La Cité antique (1864 ; Paris, Flammarion, 1984, pages 395-396) une idée du rôle et de la place confiés à tout citoyen d’Athènes dans le tribunal de l’Héliée : «  Une année sur deux en moyenne, il était héliaste, c’est-à-dire juge, et il passait toute cette année-là dans les tribunaux, occupé à écouter les plaideurs et à appliquer les lois. »

[3] PLATON, Criton, 50-54 : la discussion entraînée a posteriori par cette communication, notamment avec le professeur honoraire de philosophie Marc Schweyer, a confirmé la nécessité de ce complément.

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