Porche de l’église reconstruite (début du XIIe siècle) à Lautenbach, cliché de M. et F. Blanché.

Sous les arbres, il pleut tant de feuilles gelées, tant de larmes glacées, que les libres travées retrouvées nous font frissonner : par la paix comme abandonnés. La nuit est noircie, encore épaissie, par les conflits et par les cris. Mais il est une source intarissable que jamais ne dévorera nul sable. Le futur saint Yves de Chartres l’écrivait à la fin du XIe siècle à son compagnon de communion Manegold de Lautenbach, le « maître des maîtres modernes » qui avait modernisé les études parisiennes en profondeur, ensuite crut se retirer dans le calme propice au travail spirituel et intellectuel en Alsace, mais qui devait – au péril de Lautenbach, de son chapitre augustin et même de sa vie – subvertir l’ordre impérial, avant de refonder en exil un prieuré bavarois, puis de venir par obéissance fonder à Marbach un monastère double de la réconciliation et d’une Renaissance médiévale :

« Il faut porter si bien la croix du Christ qu’on ait, en l’utilisant comme rame à travers la mer de ce monde, la force d’en franchir les détroits ».

Motif de la corde ornant une pierre de la première église de Lautenbach (remontant au VIIIe s.) et réemployée lors de sa reconstruction (fin XIe s. – début XIIe).

Dans son pamphlet intitulé Livre contre Wolfhelm, Manegold commença par faire entrevoir à la lumière des Psaumes « la terre de la solennelle promesse » et « le domaine des vivants » : « non pas les régions sur le sol desquelles tombèrent fréquemment plusieurs milliers, où ils voyaient devant eux leurs fils et petits-fils voués à la perte infligée par la violence des rois, la faim, la pointe des glaives, par d’autres genres de mort ». Le Livre à Gebhard relance avec la même généreuse énergie le combat de la justice pour la paix.

L’humble Manegold remet fictivement son livre à Gebhard de Salzbourg : manuscrit de Rastatt, Karlsruhe, cliché A. Hiebel.

L’œuvre méconnue de ce personnage effacé des mémoires se couronne pourtant à Marbach, dans un coutumier inspiré par son fondateur Manegold pour appliquer avec une attentive tendresse la règle d’Augustin à la double communauté religieuse et l’élargir par la communion des saints – si chère à Bernanos bien plus tard. Par cet ensemble de préceptes spirituels et concrets, le fidèle entre dans une infinie assemblée invisible en priant ainsi : « qu’à travers la communion de prière mon cœur autant que mon corps se rétablisse pour marcher vers l’éternelle béatitude. »

Ruines d’un prieuré entretenues par les Amis de Schwarzenthann : c’est là que fut composé et rédigé par la chanoinesse cloîtrée Guta le Codex Guta-Sintram, réalisé en collaboration avec l’abbaye de Marbach et l’enlumineur Sintram après la sécession de la communauté féminine.

Huit siècles après, Bernanos se battait de son côté contre ses propres démons, contre ceux de son temps, en fondant une famille comme Manegold, en trempant également sa plume dans l’encre de la foi renforcée par l’amour et capable de calligraphier en dédicace : « Quand je serai mort, dites au doux royaume de la Terre que je l’aimais plus que je n’ai jamais osé dire ».

Père et fils, Georges Bernanos à la merci des passants, Plon, 1986 : le petit-fils vient de puiser dans l’ouvrage une incontestable puissance cinématographique.

Il surmonta les épreuves de la première guerre, puis d’une fonction qui lui sembla vaine, ensuite l’exil en Amérique du Sud (loin de l’Europe souillée par les totalitarismes et leur déchaînement), la pauvreté matérielle et le tarissement de sa veine romanesque, asséchée par les urgences de sa conscience politique, enfin les vicissitudes de ses dernières œuvres, arrachées à la dispersion comme à la maladie, Monsieur Ouine et Dialogues des carmélites, où l’on entend cette simple prophétie : « Tout au bout de la nuit, on retrouve une autre aurore ».

Nous sommes les enfants de notre enfance… Photo figurant en première illustration de cette biographie filiale.

A Majorque où grandit le dernier de ses six enfants, Jean-Loup, celui-ci organisa voilà juste trente ans un colloque international. On le voit ci-dessous avec son épouse à la fontaine proche de son ancienne maison familiale. Cette image peut évoquer le Journal d’un curé de campagne et sa joie austère autant que claire : « Ô merveille, qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu’on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains vides ! »

Cliché de cliché argentique : Jean-Loup Bernanos et son épouse à Palma de Majorque en octobre 1992.

Un arbre rencontré là-bas, non loin d’une sculpture de Miró, semble résonner de la même voix bernanosienne, grave et radieuse : « Si je marche à ma fin, comme tout le monde, c’est le visage tourné vers ce qui commence, qui n’arrête pas de commencer, qui commence et ne se recommence jamais, ô victoire ! »

Cliché de cliché argentique : le vieil arbre et Miro.

Oui, pour Manegold comme pour Bernanos qui l’affirme avec netteté, « la dernière des imprudences est la prudence ». Heureusement l’espérance nourrit notre résistance.

Noël 2011 à Strasbourg, avec une phrase prononcée en la vigile de la Nativité dans Sous le soleil de Satan : « Tout à l’heure, le monde commence » (composition d’A. Hiebel).

One Reply to “Manegold et Bernanos, frères en résistance.”

  1. En ce jour de solstice et de recommencement des lumières, il sonne clair, ce « Tout à l’heure, le monde commence » que trompette à Strasbourg un ange Boufarèou remonté de Provence. Providentiel rapprochement de Manegold de Lautenbach et de Bernanos ! Voilà ce que peut l’amour infini du Seigneur, par cet amour devenu une âme-en-corps et par cette communion des saints qui donne corps à nos âmes. Les siècles se rencontrent, comme les sexes et comme les continents. « Il n’y a plus homme ni femme », il n’y a plus Guta et Sintram, il n’y a plus moine ni mari, il n’y a plus XIème et XXème siècle : il n’y a plus que « la rame de la croix » du Christ et la corde dont nous faisons notre ceinture de pèlerin. Il n’y a plus terre et ciel, mais un ciel descendu sur notre « terre des Vivants » et une terre réceptacle du ciel que chacun porte en soi. Bénis soient le fils Jean-Loup et le petit-fils Yves qui honorent Georges, et béni soit le Père qui nous donne son Fils. Bénis soient l’arbre et l’oeuvre nés de la même résistance à ce qui nous presse de « rompre avec nos chances ». Tellement toute création nous élève et nous crée des frères en tout temps et en tout lieu. De cette chaude loi de la Vie, vous êtes – via Théâme -, Manegold et Bernanos, « l’affection et le présent ».

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