Auberge du Zoo, grande salle en habit de fête.

« Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil » : ainsi commence, vous le savez, le grand œuvre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu.

Mulhouse, école Thérèse, côté garçons : l’exemplaire fourmi !

Alors ne perdons pas de temps : le cours, le jour, semblent à l’esprit bien trop courts pour que l’élève vraiment s’élève, pour que le lecteur – en trouvant des livres qui l’aident à vivre et qui, sans peser des livres, le délivrent – devienne électeur, pour qu’en lui prime et puis s’imprime l’ardeur de la fourmi soutenant ses amis. Or l’étude est autant joie que peine : et voici de l’abeille l’haleine distillant le miel qui rouvre le ciel. Sachons nous remettre à tracer les lettres, quittons notre lit pour la littérature, pour le papier creusé, strié, par de nobles ratures : car celui qui LIT, avec une allégresse LOGique, avec adresse, CHOISIT, REUNIT comme on récoLte en son panier – sans aucune révolte, mais pour accompagner.

Ecole Thérèse, côté filles, où l’on prône l’imitation de l’abeille.

« L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture ne m’ait ôté », notait avec enthousiasme Montesquieu dans ses Cahiers. La PARTition musicale elle-même devient par le PARTage enfin moins blême : de l’accord sort l’essor…

Le souffle du nouveau monde à l’église Sainte-Marie par l’ensemble La Travesia.

Pourtant, derrière le grillage rouillé, dans le jardin sans âge, le yucca de la Fraternité se croyait presque déshérité. Mais voici que sa hampe nous tend sa fleur de lampes à foison – hors saison, comme s’il composait une harmonie plus sûre que la « vieillesse ennemie« , juste par l’effort qui défie la mort.

Mulhouse : un yucca veille sur la Fraternité.

Il faut écrire, compter et lire, pour pouvoir témoigner de la vie, la soigner, elle fragile et sacrée, par et pour qui tout se crée. Le romantique Vigny nous le dit tout droit : « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois », dans la résonance et dans la présence. Chacun ne lègue qu’un modeste écho, mais c’est un inépuisable cadeau : c’est la parole pour que s’envolent des moyens mitoyens, dans le sillage nautique autant qu’alphabétique parti de l’antique Orient avec des graines de liant : cette vingtaine de caractères qui sur terre font de nous des frères, cet alphabet providentiel – évolutif, mais essentiel.

Caravansérail de Saïda (Sidon) en 2009 : lettres et bateau phéniciens sur une mosaïque antique (aleph au centre en haut).

Quelle âme sommeille ? La flamme en tous veille. Nul lit ne lit : mais aucun ennui ne sature celui qui cherche et qui rature jusqu’à ce que le matin change un laborieux dessin en littérature, en appel qui dure, ou la réflexion en résurrection entre nos mains tremblantes et brouillonnes, dans ce monde qui souffre, qui bouillonne.

Canova : un Amour écrivant.

2 Replies to “Lit-et-ratures ?

  1. « Lire, écrire, deux points de résistance à l’absolutisme du monde », chante Christian Bobin comme en écho à ce dernier billet. Comment définir la littérarité d’un texte ? Grave question que se pose, et nous pose, Théâme tout en la bordant pour l’aérer d’industrieuses fourmis et de laborieuses abeilles. Oui, sans doute faut-il cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Aller de rature en repentir, reprendre et corriger… coller des paperolles ? Dormir peut-il servir le dessein secret d’un livre ? « Dans l’immense comment deviner ? … Joue et dors, bonne soif », suggère René Char pour aussitôt ajouter : « Sommeille, ne dors pas. Dehors la nuit est gouvernée. » Comment alors convoquer les hautes puissances du rêve tissées à la veille ardente du LOGOS ? « Il dort, il rêve, il tombe au fond d’un encrier… il se réveille et croit que c’est un autre rêve… », murmure Supervielle.. Quelle est la ligne de partage entre le diurne et le nocturne, entre le volontaire et l’involontaire ? « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux », note encore Char sur Ma feuille vineuse… Que de questions associées à la naissance de l’alphabet, à ce beau pouvoir d’écrire qu’on apprend dans les écoles, à la Poésie aussi, cette « soupçonnée, la seule qui garde force de mots jusqu’au bord des larmes »… elle qui rêve avec Verlaine de ressembler à la musique… « De la musique avant toute chose » ! Une musique qui nous traverserait de part en part comme insufflée par la Travesia… Merci à Théâme, par le dévoilement de ces questions que nous portons en nous, d’en éclairer le chant le plus secret et de nous garder ainsi, comme le propose François Cheng, « les yeux ouverts et le cœur battant. »

    1. Merci à notre commentatrice éclairante pour la tardive découverte des paroles composées par Charles Aznavour sous le titre ECRIRE. : l’inespéré jaillit de la somnolence comme la musique surgit du silence !

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