Schwarzenthann : l’association de ses Amis en régulier chantier d’entretien.

3. Manegold de Lautenbach apparaît-il comme un clerc, un père, un visionnaire ?

S’agit-il d’abord d’un clerc soumis ou révolté ?

Reprenons pour avancer dans notre enquête l’ouvrage de l’exilé Manegold de Lautenbach, le Livre à Gebhard resté en suspens, dont je vous ai lu tout à l’heure le début et qui n’avait jamais été traduit en langue courante, pas même en anglais, avant la tradu-fiction que j’en ai tentée en 2016 (sous le titre L’Empereur, le Pape et le Petit-Prince préfacé par Martine Blanché, paru aux éditions Bentzinger de Colmar). On trouve une équivalence subversive à la fin de son chapitre XXIX ; peut-être y percevrez-vous l’écho des Serments de Strasbourg, passés en 842 entre des héritiers de Charlemagne et les deux peuples qui leur étaient confiés, ou bien encore l’exploitation par ce maître des catégories grammaticales encore bien connues de nous que sont nature et fonction des mots dans chaque phrase… Voici en tout cas cette déclaration retentissante : de même qu’évêque, prêtre et diacre ne sont pas des noms dus au mérite, mais qualifient des fonctions, de même roi, comte et duc ne sont pas des noms de nature, mais désignations de fonction ou de dignité.

Vous avez entendu Manegold imaginer dans son pamphlet canonial contre Wolfhelm une joute de corde, l’âcreté du radis et l’approche d’une pathologie mentale, puis évoquer, dans son prologue destiné à Gebhard en pleine tourmente, la viande et l’appétit des animaux de la ferme : eh bien, notre Maître des maîtres modernes continue de puiser dans une campagne proche de notre actuel Florival pour tenter d’ouvrir, à travers son pamphlet destiné à son allié virtuel l’archevêque de Salzbourg, les yeux des sujets germaniques sur leur bestial souverain – avant de retourner notre vue intérieure, en regard de l’Écriture comme clé de toute autorité. Voici le chapitre suivant de ce résistant exilé.

Chapitre XXX du Livre à Gebhard

de MANEGOLD DE LAUTENBACH.                                                                                  

Que « roi » n’est pas un nom de nature, mais la désignation d’une fonction.

S’il est garanti […] dans des réalités triviales que même comme porcher ne peut être embauché celui qui s’ingénie non à faire paître les porcs, mais à les faire disparaître, quiconque s’efforce non de guider les hommes, mais de les pousser aux errements, est coupé d’autant plus dignement

de toute la puissance et toute la dignité [assumées] auprès des hommes

que la condition humaine n’a rien à voir avec [celle des] pourceaux. […]

[…] Vraiment, nul chien ne s’accouple qu’à une femelle de son espèce : à coup sûr, si quelqu’un voyait [le sien] copuler avec un autre animal contre nature, il ne lui laisserait pas un jour à vivre. Vous vous montrez donc inférieurs [à ces bêtes], vous qui dans votre folie furieuse vous battez pour [garder] à votre tête celui qui est plus à maudire que des chiens.

« Mais, prétend [le clan des partisans impériaux][1], personne ne doit être déposé pour punition de ses faux pas : les actes commis ne doivent être [retenus contre] quiconque ». D’où vient donc, je vous le demande, qu’on lit que les rois mentionnés  [dans les chapitres précédents relatant l’histoire récente de l’Europe[2]] ont été renversés et les chefs d’innombrables Églises déposés, [si cela ne provient pas] de leurs fautes ? Si donc personne, comme ils disent, ne doit être coupé pour prix de ses fautes de la dignité une fois accordée, qu’est-ce qui explique, de manière à remonter plus en profondeur vers l’exemple porteur d’autorité là-dessus, que le prototype des créatures[3] se fait, à l’issue de son faux pas, expulser à l’extérieur des délices du paradis et couper de toute la puissance accordée à l’intérieur ? D’où vient donc que le grand Lucifer qui jaillissait de bon matin[4], qui est le premier chemin suivi par les mains divines[5], que n’ont pas dépassé les cèdres dans le paradis de Dieu, dont les sapins n’ont pas égalé la cime, avec les frondaisons duquel les platanes n’ont pas rivalisé, à la beauté duquel toutes les essences du paradis restent inférieures, qui éclata de beauté dans les feuillages touffus et denses[6], qui fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel et parfait relais pour la splendeur de Dieu parmi les délices de Son paradis, dont toute pierre précieuse tissa le manteau, dont l’or fut l’instrument sonnant de splendeur[7] – d’où vient, dis-je, que ce personnage, largement préféré à [l’ensemble des] chœurs d’en haut de par de célestes ornements [exceptionnels – d’où vient que ce personnage] fut renversé de toute la profondeur du ciel, si personne, comme le proclame le délire bachique de ces individus, ne doit se voir, quelle que soit l’immensité de ses méfaits, coupé d’une dignité une fois accordée ?

[1] Pensées attribuées à Wenricus comme à l’ensemble du parti impérial par ruse polémique.

[2] Le chapitre XXIX vient d’énumérer en les précisant les nombreux cas légitimes de déposition impériale ou royale relevés dans l’ère chrétienne.

[3] Prototype des créatures voudrait traduire le terme transcrit du grec par Manegold, mis dans la bouche de Salomon en Sg 7, 1 quand il se dit fils d’Adam, et signifiant façonné en premier. Remarquer le présent choisi pour cette évocation.

[4] ISAÏE 14, 12 : c’est le roi de Babylone que vise le prophète. Noter que l’imparfait duratif décrit, conformément à la Vulgate, l’être supérieur déchu qui traverse tous les mythes familiers aux peuples contemporains et voisins d’Isaïe.

[5] JOB 40, 14 ou 19 : il s’agit de Béhémoth, figure des forces hostiles que Dieu maîtrise autant que la Sagesse ici parodiée, sans doute pour dénoncer Satan ou l’esprit impur dont la possession est récurrente en ce chapitre de Manegold.

[6] EZECHIEL 31, 8-9 : Manegold insère avec aisance et fidélité ces versets visant la puissance de l’Egypte.

[7] EZECHIEL 28, 12-13 : le maître des maîtres modernes suit pas à pas la Vulgate en adaptant la prophétie contre le prince de Tyr à son propre combat. La dernière phrase de ce chapitre y reliera d’ailleurs le suivant, qui développera la condamnation des conspirateurs.

A travers ces développements où passe, avec une ampleur déjà proustienne, le souffle de prophéties bibliques parfaitement assimilées, on comprend mieux la destruction infligée par les troupes impériales à Lautenbach, d’où se répandaient en cachette les brûlots de Manegold, puis l’exil de ce dernier. Quelle autre création pouvait mûrir dans cette tempête ? Vous avez aperçu tout à l’heure un exemple statuaire, peut-être inspiré par ces imprécations contre Henri IV, dans la reconstruction du prieuré en collégiale de Lautenbach au début du XIIe siècle, puisque le porche élancé montra le sort réservé notamment aux mauvais porchers…  L’insistance sur les délices du paradis nous met sur une autre voie encore, celle de l’Hortus Deliciarum : il ne tarderait pas à fleurir tout près, au Mont Sainte-Odile, sous l’action d’Herrade, par des miniatures analogues à celles de notre CODEX, dans la communauté sœur qui avait précisément fait appel aux chanoines de Marbach (d’après l’ouvrage allemand de M. Bart indiqué par un ami, qui m’avait également orientée vers l’abbaye de Schœnensteinbach située dans l’actuelle commune de Wittenheim, maintenant disparue et longtemps liée à Marbach). Mais, à Strasbourg, l’Hortus Deliciarum serait voué aux flammes d’une guerre récente. Ainsi le CODEX GUTA-SINTRAM demeure l’unique survivant de prestigieux manuscrits alsaciens. Heureusement, le grand Séminaire de Strasbourg protège ce joyau comme une graine toujours féconde. Or le fac-similé conçu, réalisé, publié et commenté par les compétences que mit en œuvre l’universitaire Béatrice Weis en 1982 vous a fait toucher du doigt un trésor dont la source réside en amont : en dernière analyse dans l’esprit et l’existence de Manegold de Lautenbach.

L’abbaye de Marbach apparaît en effet comme l’accomplissement de ce travailleur et marcheur acharné. Il fut appelé de son exil bavarois dans les collines de Haute-Alsace par Bourcart de Gueberschwihr, non loin d’Éguisheim, précisément dans la sphère territoriale du pape réformateur Léon IX déjà cité, pour y fonder un monastère double, qu’il créa donc homme et femme. Manegold vint sur ces lieux en 1089 en acceptant d’emblée de devenir là prévôt (l’équivalent de prieur ou supérieur) et confesseur, donc prêtre, notamment pour la réconciliation entre partisans du pape et de l’empereur au sortir de la querelle des Investitures, dont vous avez deviné le sanglant fracas. Le sens de l’alliance qui animait ce lutteur le préparait sans doute également à la fertile, mais délicate à tout point de vue, conciliation des talents féminins et masculins, que vous avez pu constater dans la reproduction du parchemin mise à votre disposition : le Maître des maîtres modernes semble avoir expérimenté cette nuptiale harmonie pendant la période où, de conserve avec son épouse et ses filles, il mena sa carrière de pédagogue itinérant. C’est aussi à Marbach que la trace de Manegold s’est perdue en 1103, vers 73 ans – âge considérable pour ce haut Moyen Âge – , sous les coups portés par son ennemi juré, Heinrich IV. Et, même si un jour de calendrier lui est dédié dans le CODEX à la fin du mois de mai avec la mention abrégée PRESBYTER MAGISTER (Prêtre ET Maître), l’on n’a jamais retrouvé l’ombre de sa dépouille. Certes, le mystère s’épaissit, mais les germes plantés par le maître vont nous tracer des pistes.

De fait, en Manegold s’articulent un réalisme et un christianisme tels qu’il paraît n’avoir quitté (peut-être à deux reprises) le Florival que pour susciter obscurément à la future maison-mère Marbach une fondation fille, donc un second foyer de culture juste sur l’autre versant de Lautenbach, dans la Vallée noble : celle-ci relie, loin des clichés, deux pôles majeurs de ce qui est pleinement devenu un Pays d’Art et d’Histoire ! En effet, à la fin des années 60, après l’invention de Schwarzenthann – c’est-à-dire la mise au jour de ruines huit fois centenaires dans le périmètre de Soultzmatt-Wintzfelden par des lycéens (aux innocents les mains pleines !) – , il advint que Manegold atteignit, d’après le professeur R. Kippelen (instigateur de ces fouilles de jeunes amateurs), son point d’aboutissement par un prodigieux concours de circonstances… L’univers de Schwarzenthann (publication signée R. Kippelen, J. Nass, A.-M. Jaeger) avait pourtant jailli d’une sécession d’avec l’abbaye de Marbach en 1117. Sans doute le Maître des maîtres modernes a-t-il dans l’au-delà, par-delà même ses rêves les plus fous, souri à cette émancipation des chanoinesses, ses filles ou petites-filles spirituelles, en quelque sorte dans le sillage de sa propre famille et tout près de… Lautenbach ! Le Pr Kippelen lui-même, à son tour devenu magistral éveilleur (entre autres pour l’historien Georges Bischoff), évoqua dès 1969 le Schwarzenthann né certes de Marbach, mais après la mort de son fondateur Manegold, et cependant comme pour réaliser son vœu secret d’après la question posée par ce maître en philosophie guebwillerois : Comment Manégold de Lautenbach, le réformateur, imaginait-il, lui le romain, le roman, le LIEU où le ciel et la terre s’unissent mystérieusement pour en faire une Maison qui permette l’épanouissement de l’homme ?

Augustin dans une miniature de l’Introduction du CODEX GUTA-SINTRAM : remarquez la finesse expressive créée par Sintram pour les doigts du saint comme pour la main d’une chanoinesse.

…Et de la femme, pourrions-nous ajouter ? En tout cas, le charisme qui transmue l’alliance en communion, le génie de l’image qui relie à la terre le ciel et l’âme au corps, ont été conjointement ancrés dans sa fondation mixte par Manegold au point de faire éclore le CODEX de Schwarzenthann et de Marbach que vous avez pu feuilleter. Or, si Manegold n’a pas imaginé ce lieu, mais indirectement suggéré son surgissement consécutif à sa consécration à Marie, si la Vierge de l’Offrande que je vais vous montrer est bien la première en chemin dans le CODEX, seules deux grandes figures complètent cette iconographie sacrée : le saint Augustin de l’introduction, comme patron de cet Ordre religieux, et saint Michel archange. Or, depuis le VIIIe siècle, comme vous le savez, l’église… de Lautenbach lui est consacrée, et sur cette page son image amplifie une homélie sur la supériorité accordée par le Christ à l’esprit d’enfance. Ces deux présences symétriques et tutélaires – que vous retrouverez dans le fac-similé partiel et textile du CODEX présenté fort commodément ici même, à la NEUENBOURG – laissent entrevoir plus qu’un hasard qui nouerait la boucle du clerc Manegold : c’est, pour Marbach et Schwarzenthann, puis pour les usagers du CODEX, la protection conjointe du fondateur augustin et du patron lautenbachois…

Saint Michel dans l’homéliaire du CODEX GUTA-SINTRAM.

Faut-il voir dès lors en Manegold de Lautenbach un père spirituel dans tous les sens du terme ?

Dès Marbach en tout cas, passionné d’enraciner l’accord fraternel avec la même force de liberté qui sut recruter des frères jusqu’à l’autre bout de la Francie bien connue de lui (donc de Lautenbach à Saint-Ruf d’Avignon), qui avait envoyé sans peur de bons pieds de nez aux pouvoirs les plus indignes, Manegold a sûrement imprimé dans ce monastère double l’impulsion d’un efficace partenariat paritaire. De fait, le tandem de sœur Guta et du père Sintram créa l’alchimie qui survécut même à la scission de la communauté. Notre société ne devrait-elle pas enfin se bâtir sur ses deux composantes à l’instar de cet équilibre dynamique?… Ce qui est sûr est qu’à Marbach-Schwarzenthann la femme cloîtrée donne à l’homme consacré, en remerciement pour ses services concrets – si on lit entre les lignes une page introductrice du CODEX –, l’exemple de l’union spirituelle au Sauveur pour qu’entre frères et sœurs l’intercession se produise dès leur vivant… Voici ma traduction des phrases latines dont la paternité fut également attribuée à Manegold et qui esquissent une conversion sociale à travers quatre nouvelles références au Nouveau Testament.

BEATI PAVPERES… HEUREUX ceux qui sont EN MANQUE, mais dans un esprit de PAUVRETÉ, car ils sont tout bonnement propriétaires du vaste royaume des cieux. Lesquels d’entre eux sont plus en manque de Dieu que de ce bas monde ? [… Or] ceux qui se consacrent davantage au service divin sont des femmes aussi bien que des hommes. Mais, comme les femmes sont physiquement plus faibles, leur force de vie fait d’autant plus la joie du Seigneur, comme l’Apôtre [Paul le Lui fait dire] : MA force de vie, c’est à travers la faiblesse qu’elle s’accomplit. Quand donc des femmes s’écartent des alliances charnelles et qu’elles s’unissent à l’immortel Époux, chacune devient l’épouse de prédilection du Souverain roi. Du coup, pour les serviteurs [royaux], elles [sont élevées] au rang de dames. Reconnaissez donc comme vos dames, ajoute le manuscrit en s’adressant aux chanoines de saint Augustin, les âmes sœurs du Seigneur en posant des actes, et non des paroles. Hâtez-vous de soutenir leurs ressources, et de vous dévouer plus volontiers à ces partenaires élues de votre Seigneur qu’à Ses serviteurs. […]

Puissent-elles, vers la même participation aux noces mystiques, […] vous emmener elles-mêmes [depuis leur clôture christique, à la suite des vierges sages de la parabole], à travers leurs mérites et leurs intercessions, jusqu’à ce que là-haut vous obteniez des biens éternels grâce à celles qui, de vous, en reçoivent de temporels ici-bas [:] en présence de leur Époux intérieur, le Seigneur Jésus Christ en personne, à qui l’honneur et la gloire sont rendus pour les siècles des siècles.

Qu’elle soit le fruit direct de l’esprit, ou indirect de l’inspiration, de Manegold de Lautenbach, cette page semble confirmer les traits de sa personnalité : car il s’y montre à la fois père de famille formé dans les joies comme dans les tourments d’un foyer, et directeur de conscience maniant avec autant d’adresse que de tendresse l’image de mariage mystique ou la notion de conjugale complémentarité. Quand, sur le parchemin, la plume de la chanoinesse a calligraphié le support de sens et ménagé la place de l’illustration, alors peut se déployer l’inventivité du chanoine. Mais ce sont aussi les sœurs copistes qui donnent le jour au livre de vie où leurs frères chanoines puiseront leur nourriture pour ainsi dire spirituelle ainsi que leur conduite communautaire. Solidarité temporelle et communion éternelle vont donc ici de pair dans l’interpénétration de l’immanence et de la transcendance qu’opère le tissu d’un texte cohérent autant que composite, sans couture, mais non sans reliure !

Dès lors… posons-nous une dernière question, à travers l’Offrande liminaire (également visible à la NEUENBOURG) que le pauvre Sintram et la Guta priant de pouvoir incarner son nom présentent à la Vierge, elle-même promettant à tous deux la récompense de leurs lignes par le partage du Paradis,..

L’Offrande dans l’introduction du CODEX GUTA-SINTRAM.

…et à travers une page calendaire de mai, magnifiant la femme ainsi que la musique :

 

Manegold de Lautenbach serait-il en dernière analyse un visionnaire pour notre temps ?

Il est à Marbach finalement ordonné… pour pardonner et pour donner davantage encore, à l’heure où se refonde l’abbaye de Cluny, où le futur saint Bruno crée la Grande Chartreuse.

Le lion d’août, cliché de Richard Fillinger : face à ce prédateur relevant bien haut la tête, on peut songer aux lions de Murbach, qui regardent droit devant à l’est. La Neuenbourg n’est-elle pas née des pierres de cette abbaye, où Manegold aurait pu être formé en premier et qui lui offrent tardivement ce matin… la vie de château ?

Après cet exemple de miniature illustrant le Calendrier, après la remarquable enluminure de l’Homéliaire que voici, interviendront des extraits du Coutumier couronnant le CODEX. Cette dernière section est également attribuée à Manegold ou du moins à son influence d’intellectuel de haut vol, de laïc engagé, de responsable soucieux – et témoin – de la vie qui dépasse la vie.

Double enluminure pascale et patristique : de la porte arrachée par Samson à Marie-Madeleine portant les onguents vers le tombeau vide, est-ce la révolution de la résurrection en marche ?

En effet, non loin du lion zodiacal, dans cette double enluminure où s’exprime la fantaisie contemplative de Sintram, la figure de Marie-Madeleine revêt une stature d’apôtre qui dépasse même en taille la personnification de la puissance physique : cette sainte femme coiffe littéralement Samson au poteau… formé par les deux initiales scripturaires I et A qui entrelacent l’une à l’autre deux homélies patristiques et pascales. À la fin de mon exposé, parallèlement à cette orientation verticale, je voudrais vous inviter à un ultime exercice d’ascension dans notre Haute-Alsace, en espérant seulement que vous n’êtes pas trop fatigués. Pour plus de précaution, je vous propose une halte revigorante à travers deux images, qui rejoignent les conseils d’hygiène mensuels prodigués par les pages calendaires :

Calendrier : piliers de prière ou de chant ?
Un élégant prédicateur en action : pour illustrer l’homélie sur les guérisons du Christ, en Galilée comme en Syrie ? Enluminure du P en tout cas visible également dans le fac-similé en réduction textile du CODEX GUTA-SINTRAM parmi les collections permanentes de la Neuenbourg.

Gratifiés de cette santé qui préfigure et prépare la sainteté, nous pouvons ensemble aller plus haut : car le Coutumier, actuellement en cours de traduction avec Richard FILLINGER, nous offre une nouvelle forme de transfiguration artistique. Puisant apparemment au divin feu défini par ce manuscrit comme Celui qui aime la pureté des cœurs assez pour en rester Moteur (§ 138 du Coutumier), mais en se distinguant de toutes les règles conventuelles, il va non seulement généraliser aux samedis ordinaires la recommandation christique du fraternel Lavement des pieds appelée LE Mandatum, mais d’abord en faire bénéficier, liturgiquement et concrètement, trois pauvres. Ce jour de notre rencontre, qui s’inscrit entre la journée des Pauvres et le dimanche du Christ Roi, n’est pas un samedi ordinaire… Permettez-moi tout de même de vous lire des extraits du chapitre organisant le Lavement des pieds pauvres, à commencer par cette prière :

« Assiste-nous, Seigneur, quand nous accomplissons le devoir de notre humble service. Puisque tu as jugé tes disciples dignes que tu leur laves les pieds, ne méprise pas l’œuvre de tes mains, l’œuvre que tu nous as commandée et que nous [perpétuons], mais accorde-nous que les fautes intérieures, comme l’extérieure saleté qu’on essuie, disparaissent de tous les participants. Toi qui vis et règnes avec le Père dans le Saint-Esprit. »

§264 [Puis chacun] tend de l’eau pour laver les mains à celui à qui il vient de laver les pieds. Il lui donne de la nourriture et à boire : chaque fois qu’il tend quelque chose au pauvre, il lui baise la main. Quand tout a été accompli comme il convient, le prêtre bénit le repas : « Que Celui qui nous donne tous les biens bénisse la nourriture et les boissons de ses serviteurs ».

§265 [Enfin les frères chanoines] retournent à l’église en chantant : […] « Eternel Dieu tout-puissant, dirige nos entreprises. »

Ce rituel du Mandatum demeure donc orienté vers un avenir d’harmonie relationnelle, précisément en reliant à l’éternité le CODEX tout entier, du Calendrier au Coutumier !

Or, un jour dans l’année, le Lavement des pieds devient solennel et vous devinez qu’il s’agit, comme dans l’actuelle Église catholique, du Jeudi saint. Mais ici le chant, discrètement présent dans l’exécution ordinaire du Mandatum, se déploie au gré d’une notation singulière qui permet de moduler et de psalmodier l’Écriture, pour que l’aimante solidarité chrétienne en acte soit amplifiée par un autre art encore que la calligraphie ou les arts plastiques.

Mandatum cantatum : dans les Commentaires accompagnant le fac-similé du CODEX GUTA-SINTRAM, Marie Poppin a publié la description musicologique, la notation et la transcription en portées modernes du solennel Lavement des pieds.

En attendant que puisse résonner aux oreilles contemporaines, sinon la voix de notre vieux rossignol Manegold, du moins la mélodie de ce Commandement nouveau, la double hélice d’un ADN exceptionnel continue de tourner inlassablement. Celui qui fut sans désemparer professeur laïc à Paris, chanoine pamphlétaire à Lautenbach, exilé réformateur en Haute Bavière, puis prêtre fondateur et confesseur à Marbach, a sans aucun doute engendré une fertile synergie sous la forme du CODEX GUTA-SINTRAM.

En ruine maintenant, Schwarzenthann se révèle comme le foyer de deux cents ans de grâces continues, et comme l’écrin d’un message dont le socle évangélique reste provocateur, donc moteur, pour tous les puissants et pour tout citoyen : la suprême autorité spirituelle de la pauvreté sociale, donc de toute dépendance économique ou féminine… C’est, me direz-vous, le monde à l’envers, ou plutôt c’est l’amour à l’endroit ! En particulier, le Coutumier rend perceptibles les invisibles liens qui tissent l’union de deux branches d’un même monastère et que la distance spatiale a moins distendues qu’elle ne les resserre en une permanente communion : Schwarzenthann et Marbach. Ainsi se détache une seule dynamique d’alliance ET de vision qui circule dans la bio-bibliographie de Manegold ET innerve le CODEX, prouvant en quelque sorte génétiquement une matrice d’âme, d’esprit et de communauté. Le CODEX lui-même, composé et utilisé comme livre de vie, n’a pas livré tous ses secrets de détail ni a fortiori celui de son unité : avec ses béances, c’est déjà un livre-cathédrale où tout fait corps et sens, une œuvre-monde à visiter, pour l’apprivoiser en profondeur et l’habiter.

En conclusion, de l’incandescent flambeau de liberté qui constitue cet original étrange, mais non étranger, appelé Manegold de Lautenbach, qui bientôt sera millénaire, qui nous enracine en nos origines et nous tend néanmoins vers l’avenir, il reste difficile de résoudre le mystère. Ce Maître des maîtres modernes incarne une saveur dont j’ai tenté de vous donner le goût, un défi toujours à relever, et un legs dont nous sommes les dépositaires… Ainsi le visage du grand homme intuitif autant qu’impulsif peut échapper au couvercle de l’oubli : j’espère que, ce matin, vous l’aurez vu ressortir non pas comme le diable qu’il a lucidement combattu, mais comme un ange gardien de la liberté

toujours sur le qui-vive.

Or, si l’on paraphrase avec scepticisme l’évangile, de Lautenbach que pouvait-il sortir de bon, à part les joyeux Tilleuls de Jean EGEN ? Eh bien, il a pu surgir de Lautenbach, par toute la vie d’un certain Manegold – dont paradoxalement l’existence s’impose mieux après mille ans –, l’héritage d’un courage plus que chrétien, voire la paternité du Contrat social accordée à cet auteur obscur par certains historiens de la démocratie, dont la plupart ne l’avait pourtant pas lu ! L’on comprend mieux que celui qui reçut de ses étudiants parisiens l’affectueux titre de Maître des maîtres modernes, puis fonda le monastère où les images donnèrent littéralement chair au Verbe, ait également déclenché, si l’on en croit des chercheurs contemporains comme Irene CAIAZZO en 2011, ce qu’on appelle la renaissance médiévale non seulement parisienne et francienne, mais aussi rhénane. Formons le vœu que se lèvent, selon le souhait de Rimbaud, « d’autres horribles travailleurs » pour tirer au clair un mystère aux dimensions immenses, à commencer par l’ensemble complexe du Coutumier : certes, sa traduction progresse grâce à la patiente efficacité de Richard FILLINGER, mais nécessite des techniques épigraphiques encore hors de notre portée.

Les brûlants problèmes de la condition féminine, voire humaine, ou les conditions de la paix et de la liberté, ne trouvent certes pas dans l’œuvre de Manegold de Lautenbach leur solution, mais du moins leur mise en perspective. Au bout des trois questions qui ont sous-tendu cet exposé, abordons enfin Manegold comme le clerc révolutionnaire que j’ai voulu rendre au Florival – à défaut de le rendre drôle –, et libérons le souffle novateur de cet étonnant érudit, de cet éternel étudiant, de ce témoin éperdu de la Bonne Nouvelle qu’est l’Évangile. Ôtons à sa gloire ses haillons humiliants, mais surtout son bâillon. Puissent la Rhénanie, l’Alsace, demeurer des terres d’audace ! En tout cas, j’espère que l’illustre inconnu Manegold de Lautenbach vous est devenu illustre par ces illustrations… et connu par l’appel qu’il ne cesse d’adresser, notamment à de nouveaux chercheurs. Car la matière confiée par Manegold requiert après mille ans, vous l’aurez compris, une approche décisive et diversifiée qui puisse la tirer de sa dormance ou de sa jachère.

Dans tous les cas, merci pour lui de votre bienveillante et patiente attention.

Le public est encore invité à manipuler les fac-similés comme à poser d’autres questions.

Premier autoportrait occidental ? Ou bien Sintram a-t-il ici représenté, en marge du Benedictus, Zacharie muet écrivant sur une tablette, sous la dictée de l’ange, le nom de son fils Jean ?…

Cette enluminure orne l’invitation à la conférence que Richard FILLINGER, secrétaire de l’association des Amis de Schwarzenthann, donnera le vendredi 16 décembre 2022 à 20h : dans le cadre du même Pays d’Art et d’Histoire, au Caveau de la Vallée noble à Soultzmatt où seront exposés « Les Petits Formats », sur Une journée à Schwarzenthann au 12ème siècle, d’après le Coutumier du CODEX GUTA-SINTRAM.

One Reply to “Manegold de Lautenbach, un mystère millénaire, 3.”

  1. Merci pour les trois volets si richement enluminés consacrés au mystère millénaire de Manegold, ce clerc qui se disait ver de terre… Unis par le fil d’une unique vie pérégrinante, des lieux respirent alors par les grappes vitaminées de leurs poumons qu’accorde la lyre – ou la vielle – de notre conférencière. Voici qu’au lieu de chanter Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Paris… nous aurons aux lèvres ces topographies alsaciennes autour du Florival, Lautenbach, Schwartzenthann, Marbach, Neuenbourg… Les cordes tressées dans la pierre encordent nos esprits qui grimpent sur la géographique montagne de l’âme tout en gravissant les degrés du temps. Nous passons comme dans un défilé entre les deux faces des interlocuteurs Wolfhelm et Gebhard, avec tantôt le contre, tantôt le pour (comme dans nos vies toujours à la croisée des idées et des idéologies). Mais, après pierres et vestiges, vient pour le plus grand honneur de l’homme et de la femme unis dans le même bel-oeuvre le codex des deux héritiers les plus lumineux du Maître des maîtres modernes : Guta mise en lumière par Sintram l’enluminateur, et Sintram tout illuminé par la parolière Guta. Saint Michel n’est plus seulement l’angélique patron de la collégiale de Lautenbach, mais le pourfendeur ailé, droit debout, de l’antique serpent-dragon, ailé lui aussi, mais tête en bas. Augustin n’est pas le seul donneur de règles : voyez aussi le bel homme vert peint par le moine. Et voici que Marie-Madeleine côtoie Samson, l’une porte ses baumes et parfums de soleil, l’autre les panneaux couchés d’une porte arrachée. Alors, force et douceur, homme et femme, s’épaulent et se répondent les deux alliances. Quant à Marie, elle descend entre les deux qui lui font offrande de leurs talents conjoints, le chanoine Sintram et la moniale Guta. Alors la main à plume ou stylet devient la main à linge et bassin, la main de service qui imite son Sauveur et lave les pieds qui se sont déchaussés. Déchaussée, telle est aussi notre écoute. Une écoute émerveillée de ces trésors en gerbe rassemblés. Au-dessus de nos têtes se balancent les palmes des cèdres, des sapins et des platanes, qui n’ont plus rien à voir avec Lucifer, mais qui filtrent la plus vivante et la plus verte des lumières, lui rendant la teinte appuyée de la théologale espérance.

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