Narthex de la collégiale de Marbach, ultime vestige de la fondation confiée à Manegold de Lautenbach.

2. Manegold de Lautenbach incarne-t-il 3 destins en 1 ?

Il reste bien des zones d’ombre à défricher pour savoir où cet enseignant itinérant passa par vocation ou par obligation. Réduits à des hypothèses et des conjectures, nous ne savons pas ce qui a poussé ce brillant intellectuel laïc, probablement devenu veuf, à quitter la capitale francienne pour le coin de l’empire germanique où nichait le prieuré de Saint-Augustin à Lautenbach ! Or, de Paris au Florival, puis d’un exil à l’autre, le Maître des maîtres modernes qui avait reçu de ses étudiants parisiens ce titre, qui avait bel et bien modernisé la philosophie en y intégrant l’incarnation du Christ ainsi que sa résurrection, allait se métamorphoser en pamphlétaire contre le puissant empereur germanique, puis en fondateur conventuel.

Rottenbuch en Haute Bavière (Reiseidee Verlag) : actuel panorama, couronné de neiges éternelles.

Expulsé de Lautenbach par sa destruction qu’il avait déclenchée sans le vouloir, arrivé à cet endroit des Alpes bavaroises, Manegold le proscrit accepta d’y relever un prieuré augustin. Mais sa course d’exilé visait un but plus lointain, qui lui tenait à cœur : la remise du livre, dont il tenta de poursuivre contre bêtes et tempêtes la rédaction – avec les dérisoires moyens du bord -, à l’archevêque de Salzbourg.

Frontispice du Livre à Gebhard dans le manuscrit de Rastatt, n° 37 à la Badische Landesbibliothek de Karlsruhe, cliché d’Augustin Hiebel.

Cette miniature fut découverte dans un repli du manuscrit de Rastatt : les bénédictins de Blaubeuren y copièrent au XIIe siècle le Livre à Gebhard (à la même époque sensiblement que le CODEX GUTA-SINTRAM). Vous constatez à la fois l’audace et l’humilité du dédicataire aux abois, qui appelle à deux reprises dans sa longue lettre Gebhard de Salzbourg « le printemps de l’Eglise » : une tragique incommunicabilité les empêcha de se rencontrer, si ce n’est par le miracle plastique et à coup sûr par l’ubiquité de la communion spirituelle …

Je vais vous lire précisément le Prologue de cet ouvrage resté inachevé contrairement au précédent, et rédigé non plus contre, mais pour : le Livre à Gebhard. Cet écrit est donc destiné par le proscrit Manegold à un autre exilé qu’il n’atteignit jamais : nous avons plus de chance, même si la diffusion de ce texte en français reste un défi à relever, que Gebhard archevêque de Salzbourg (songeons à la forteresse qui depuis ce temps surplombe le berceau mozartien) et allié de poids du même pape Grégoire VII contre l’empereur Heinrich IV. Ecoutez-en la dédicace qui suit la miniature liminaire, et qui rend au terme pamphlet sa valeur étymologique : car, à l’époque même du CGS, le beau titre de Pamphilus ou de l’Amour lui servit de substantielle racine…

A Gebhard[1], guetteur […] toujours en éveil, […] Manegold, ce ver de terre qui n’a rien d’humain […]

Alors que de jour en jour, ô vénérable père, nous brûlons de voir […] l’unité de la paix universelle[2] se restaurer, [au contraire…] nous frissonnons sous […] l’amertume du cœur. Car ce que, jusqu’ici, [nos adversaires] avaient présumé de chuchoter […] dans des assemblées de femmelettes, maintenant ils ne rougissent ni ne redoutent de le soutenir […] par leurs écrits. Effectivement [tout récemment, un universitaire] de Trêves [a produit contre la religion] un pamphlet tissé de plagiats, où il voulut défigurer par les [pires] invectives [le pape lui-même…].

[… Une] fois [que cet écrit] était même tombé entre nos mains, voilà que Herrmannus[3], jadis placé à la tête de notre petite communauté [de chanoines augustins à Lautenbach] qu’ont maintenant détruite les mêmes gens, a enjoint à […] mon [esprit docile de contrecarrer ces positions sacrilèges], de veiller à leur retirer les nerfs [systématiquement…] Comme [… je résistais en] lui disant […] que ce serait prématuré pour moi qui suis léger dans mes mœurs, mal dégrossi du côté de l’intelligence, handicapé pour parler, d’origine obscure, rustre dans mon style et qui ne peux même balbutier une expression [courante], donc encore moins rassembler des idées pour forger une invention quelconque dans un écrit [en latin][4]… – dès lors quelques frères se coalisèrent avec [Hermannus] pour […me pousser à faire] ce que je tentais de fuir.

[Car…] ils répondaient [tous] d’un seul mot par cette objection de l’apôtre[5] [Paul] : « Chacun ne recherchant pas ses biens, mais ceux des autres » […], ajoutant même que je ne tomberais pas […] dans la honte de la présomption […] en exécutant ce qui m’avait été ordonné par l’unanimité fraternelle. Vaincu donc par ces arguments [évangéliques et canoniques], n’ayant pu échapper à l’obligation d’obéissance, je me suis soumis à l’ordre et, tout stupide que je suis, je n’ai pas obéi par stupidité : j’ai fait ce que j’ai pu, j’ai dit ce que j’ai saisi.

[…En effet,] selon la révélation du Seigneur[6], je sais maintenant que « celui qui parle de lui personnellement recherche sa propre gloire ». Nous en revanche qui dans l’Église du Christ ne recherchons pas notre propre intérêt, mais le bien du Christ Jésus[7], […] en reconnaissant que nos lèvres ne viennent pas de nous[8], nous n’avons pas mis en doute que les biens d’autrui soient à préférer aux nôtres.

[…Ainsi,] même les dispositions [… pontificales], je les ai libérées de tout pouvoir […] émanant d’un quelconque prince séculier. Et, assurément, je n’ai pas opposé les mots l’un à l’autre, mais [j’ai bel et bien tenté de priver] de nerfs leur [impact… avec autant de doigté] que j’ai pu.

[…] Je ne doute donc pas [, Monseigneur, que votre bienveillance] vous fasse élaguer le superflu, combler mes lacunes, marquer à l’avance de rouge les aberrations [à reprendre], ni qu’à l’inverse, s’il émerge d’heureuses expressions, [l’indulgence qui vous anime] vous amène à les conserver. Or je voudrais que [le père que vous êtes sache] ceci : le manque de livres m’ayant dérobé une manne d’exemples, évidemment je les rassemblerais en plus grand nombre […] si les rayonnages des [sanctuaires] [m’]offraient autant d’accès que les tanières et cachettes des forêts. Mais, alors que de partout les adversaires assiègent ces rayonnages, leurs yeux ne cueillent pas plus les fruits destinés à la lecture qu’ils ne nous laissent en cueillir, [illustrant] la sagesse des nations : « Le bœuf reste interdit de crèche et de mangeoire, mais le chien qui l’écarte éprouve une faim noire »[9].

[1] Cet archevêque de Salzbourg, destinataire du Livre inachevé de Manegold, et représenté sur le manuscrit de Rastatt à la fois supérieur et face à Manegold, a non seulement écrit une sorte de lettre ouverte appuyant la réforme du pape Grégoire VII contre le chef du Saint Empire germanique Henri IV, mais aussi fait construire au début de la Querelle des investitures la forteresse qui s’impose toujours au centre de la ville natale de Mozart ; en fait et pour les mêmes raisons, Manegold, Gebhard et beaucoup d’autres soutiens du pape partagent alors la même condition d’exilés.

[2] Transposition choisie pour rendre l’adjectif catholicus, ici comme à la fin du paragraphe.

[3] Herrmann dirigeait alors le chapitre canonique de Lautenbach : ses bâtiments conventuels placés sous la règle de saint Augustin allaient tomber sous les coups des troupes impériales d’Henri IV en représailles à la résistance théologique et rhétorique opposée par Manegold.

[4] Le trop modeste autoportrait de Manegold suggéré par l’ensemble de ce paragraphe montre sans doute davantage son brutal changement de vie que sa jeunesse : sans renforcer l’hypothèse d’une homonymie, le savant clerc marié, brillant professeur contemplatif et itinérant qui fut secondé par ses épouse et filles à travers la France et les polémiques théologiques ou politiques de son temps, aurait sans doute voulu vivre son veuvage dans la paisible retraite d’un village alsacien, Lautenbach, situé certes sur l’autre versant des Vosges, mais aussi aux marches du Saint Empire romain germanique, donc entre deux régions linguistiques fort différentes que reliait seul un efficace usage du latin…

[5] Philippiens 2, 4 ; 1 Corinthiens 13, 5 ; Luc 9, 26.

[6] Cf. Jean 7, 18.

[7] Cf. Ph 2, 4 ; Lc 11, 26.

[8] Psaume 11(10), 5.

[9] Cf. une fable d’Esope.

Remarquons ici qu’un humour tactique inspire un maître de haut vol, peut-être maladroitement polyglotte par ses origines alsaciennes, sans doute complexé par son état de clerc, donc de laïc lettré, en tout cas maintenant son cap contre les flammes et la fuite : sa stratégie théologico-politique sous-tend la bouillonnante trajectoire de la biographie que certains ont du mal à lui attribuer… comme si ses trois vies nous confiaient un écheveau millénaire à démêler encore, situé juste à mi-chemin entre l’irruption chrétienne et notre époque. Car l’audace qui habite la petite figure de la miniature sait basculer d’un revers de main, au détour d’une image percutante, les pouvoirs en devoirs et les exodes en méthode !  Ainsi, par l’écriture pamphlétaire, SCRIPTA VOLANT ET MANENT : les écrits volent comme toutes les paroles, mais ils ne meurent pas comme elles, ils demeurent.

L’ENA mit certes Manegold de Lautenbach à l’honneur en lui consacrant un cours parisien dans les années 80, mais il garde la forme d’un point d’interrogation ; heureusement, dès ces lignes volcaniques du Livre à Gebhard, les idées de Manegold n’ont pas cessé de bourgeonner jusqu’au fleuron qu’est le Codex ici présent en deux fac-similés…

En guise d’intermède, je vous invite à un détour qui deviendra, je l’espère, un raccourci : à la manipulation du Fac-Similé du CODEX GUTA-SINTRAM.

Le sens latin de codex est un tronc creusé en barque, ultérieurement en reliure, et de ce terme dérive notre actuel code, dont l’ouvrage ici présent joue le rôle à plus d’un titre. Vous pourrez indirectement prendre dans ce volume, je l’espère, la mesure palpable des étapes franchies par Manegold.

Voici les axes de ses quatre sections, toutes remarquables :

-l’introduction est signée et datée de 1154 par la chanoinesse de Saint-Augustin Guta de Schwarzenthann : elle cite explicitement au revers de la fameuse Offrande que vous allez découvrir le chanoine de Saint-Augustin Sintram de Marbach comme illustrateur, et toute l’œuvre s’enchâsse ici dans plusieurs cadres, y compris astronomiques ;

-un long calendrier en découle, perpétuel, évolutif, ponctué de riches pages calendaires, certes incomplet (il nous manque une page du début de l’année, mais surtout ses trois derniers mois), mais avec des colonnes présentant successivement

un sanctoral (ou martyrologe, définitif dans ces pages et complet pour cette époque),

puis l’intercession nominale figurant quotidiennement et hiérarchiquement selon quatre rangs sur une double page de parchemin aérée de cases encore libres…

-ensuite un homéliaire (ou homiliaire, recueil de sermons) liturgique et patristique avec des enluminures doubles, donc novatrices ;

-enfin, la règle de saint Augustin et sa transposition en un singulier Coutumier : sur la règle repose certes toute communauté de vie augustine, mais ce Coutumier revêt une douceur exceptionnelle au regard des autres constitutions religieuses.

Le CODEX GUTA-SINTRAM représente donc d’abord le livre de vie qui soudait le chapitre des chanoinesses de Schwarzenthann (de l’autre côté du Bannstein reliant Lautenbach et Soultzmatt) et qui le reliait, même après leur départ en 1117, à celui de Marbach ainsi qu’aux âmes confiées à la prière communautaire et journalière. La conférence que Richard FILLINGER, secrétaire de l’association des Amis de Schwarzenthann nous prêtant son fac-similé, donnera le soir du vendredi 16 décembre au Caveau de Soultzmatt vous en dira plus sur cet ouvrage unique.

Maintenant que vous avez pu expérimenter la lecture du parchemin en question, j’ajoute que ce CODEX constitue surtout un Manifeste paradoxal de l’égalité multiple que semble avoir initiée et chérie Manegold de Lautenbach : égalité d’abord féministe avant l’heure – entre chanoinesse conceptrice-rédactrice et chanoine illustrateur –, ensuite résolument révolutionnaire (en continuité avec les pamphlets de Manegold) entre grands et modestes dans l’intercession mutuelle, puis osmose entre l’art plastique et les lectures bibliques, enfin interaction de la tendresse et de l’ascèse dans ces pages créées à quatre mains mixtes ! En retraçant le cheminement de cet homme de Dieu resté pédagogue jusqu’au bout, peut-on faire remonter à ce personnage, une fois devenu premier prévôt de l’abbaye de Marbach, également la naissance du CODEX GUTA-SINTRAM ? Comment cerner son rôle définitif ?

Nous essaierons de le savoir dans le troisième volet de cette communication.

Manegold de Lautenbach, un mystère millénaire, 3.

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