Dans le vignoble alsacien entre Eguisheim et Gueberschwihr, Marbach en septembre 2011. Depuis, le site où Manegold de Lautenbach donna toute sa mesure est menacé par un chantier pharaonique et problématique.

L’objectif de la communication prévue pour la Neuenbourg de Guebwiller était double : tenter de présenter au cœur du Florival, d’une part, le personnage mystérieux qui, le premier, fit connaître le toponyme de Lautenbach, d’autre part le bilan et les perspectives d’une recherche menée depuis plus de dix ans sur Manegold de Lautenbach. Pour ceux qui n’ont pu nous rejoindre le 19 novembre dernier, voici restituée la première des trois étapes du parcours suivi ce matin-là, dans un accueillant auditorium, sur les traces d’un vaillant penseur, professeur et fondateur méconnu. 

Bonjour, et merci d’être venus à l’appel d’une personnalité qu’il me sera pourtant difficile de rajeunir pour vous… Quel peut bien être ce vieux rossignol comme disait notre mère, dont le nom intriguait notre enfance sur les feuilles de messe lautenbachoises et qui sonne comme un défi ? Retrouverons-nous chez lui Manegold de Lautenbach, en ce Pays d’Art et d’Histoire ? Tâchons de le rejoindre, en équipe comme il vécut, environ de 1030 à 1103 : sur ses routes interminables, partons à la rencontre d’une poussée démocratique méconnue, et ce à travers plusieurs images et quelques traductions inédites (les trois premières issues des manuscrits réunis par les Monumenta Germaniae Historica en 1891), pour tenter d’apprivoiser ce mystère en nous posant trois questions – si vous m’entendez bien :

D’abord, d’où part ce… MACHIN DE LAUTENBACH ?

Ensuite, incarne-t-il trois destins en un ?

Enfin, Manegold de Lautenbach fut-il un clerc, un père, un visionnaire ?

  1. D’où part ce… MACHIN DE LAUTENBACH

…cet illustre inconnu qui détruit sans le savoir le berceau Lautenbach, mais qui construit sans le vouloir une réforme totale en déclenchant une onde de choc parvenue jusqu’à nous ?

L’actuelle façade de la collégiale Saint-Michel de Lautenbach, cliché pris en 2009 par Martine et François Blanché.

Que de tribulations jalonnent cette vie, la faisant échapper de justesse à l’oubli et laissant flotter sur le gouffre du passé son nom – répandu sous diverses formes familières (Manigold ou Mangold) !

Motifs du mal triomphal dans le porche de la collégiale de Lautenbach, photographié par Martine et François Blanché.

Comment se fait-il que l’involontaire destructeur de Lautenbach porte ce village dans son identité, sans nous assurer d’y être né – bien que notre terroir semble avoir fourni maître Manegold en images vivaces, comme s’il était bel et bien l’un des nôtres !

Lautenbach, motif de la corde sur une pierre réemployée au XIIe siècle, photographiée dans le mur méridional de la collégiale par Augustin Hiebel.

Lisons pour avancer vers des réponses le Prologue du pamphlet (c’est-à-dire écrit polémique) intitulé Livre contre Wolfhelm : à peine abrégé pour l’alléger, car les phrases de Manegold s’étirent dans un bon latin authentique. Notre Lautenbach fournit une précision de lieu sans ambiguïté possible, puisque le même toponyme ne désigne, de l’autre côté du Rhin, qu’une localité nettement plus récente. À travers l’adaptation en anglais de R. Ziomkowski (2003) et la première traduction publiée en français en 2016 avec l’appui d’Elisabeth de Lautenbach – ma mère elle aussi passionnée par cette lointaine sommité de son village – , voici sous la plume de Manegold trois images efficaces pour soutenir notre pensée : le jeu de la corde (motif décoratif de l’église primitive ?), du radis et du médecin… s’est déroulé vers 1080 au bord de la Lauch entre Manegold et Wolfhelm, son confrère enseignant d’outre-Rhin qui s’opposait à lui sur un terrain pédagogico-philosophico-politique. Car l’empereur d’Allemagne, Heinrich IV. qui s’était piteusement distingué à Canossa, qui régnait également sur la Haute-Alsace, tentait alors une mise au pas de l’université germanique pour se concilier, voire s’approprier, les esprits selon une tactique imperturbable encore en vigueur sur notre planète.

Alors que récemment[, écrivait alors Manegold, les jardins de Lautenbach servaient de cadre à notre rencontre et que, selon la coutume des [universitaires en général], au sujet des écrits que nous avions alors entre les mains, mon avis s’élevait contre le tien, après le déroulement d’une longue conversation « nous sommes tombés sur un nœud » pour ainsi dire, et nous avons entrepris de « tirer sur la corde de notre discussion » en abordant ce point : […] toi, tu t’évertuais à faire admettre que les philosophes […] avaient énoncé peu de positions qui te déplaisaient sur [un dialogue latin de Cicéron] devenu notre support verbal ; mais, à l’inverse, j’assurais avoir trouvé [là] bien des positions contraires à notre foi comme à notre salut.

[…Or, p]uisqu’il arrive souvent que certains « fassent attention » à la sonorité verbale et « à la surface » du récit, mais sans peser ni le sens ni l’esprit de l’écrivain, comme ceux qui s’attaquent sans goût ni odorat [à la racine comestible nommée] radis, donc qui ne discernent son apport ni en saveur ni en arôme parce qu’ils sont privés de leurs sens – tandis que d’autres en revanche « cherchent à percer », au fond des sons qui portent les discours, « les secrets » des sens, et que de plus, comme à l’extérieur ils distinguent le froid du chaud, à l’intérieur ils font de même la part des biens et des maux […  – ]

pour toutes ces raisons[, dis-je,] « je me suis rapproché [pour t’examiner », puis j’ai diagnostiqué ta maladie en te perçant à jour …] Là, répondant avec une grande précipitation, tu [m’as laissé entendre] que tu n’y connaissais rien parce que ton esprit à toi était fortement [« rebuté »]. C’est pourquoi, exaspéré[…], j’ai planté là mon partenaire pris de colère.

Avons-nous affaire ici à un joueur qui s’amuse avec des racines concrètes autant qu’abstraites, qui sait s’appuyer lors de joutes érudites sur des réalités rustiques ? En tout cas, pour MACHIN DE LAUTENBACH, ce village est bien le lieu de naissance sinon de son existence, du moins d’une forte vocation. Nous allons en effet tenter de détailler son action à partir de son entrée à Lautenbach au chapitre canonial (c’est-à-dire dans la communauté de chanoines régie par la règle de saint Augustin qui est lue chaque jour par chapitre), et ce qui en découla vers 1080.

Vous vous posez certainement des questions d’&abord sur l’espace où se déplace Manegold : il s’agit de la Francie qui préfigure la France, du Saint Empire romain germanique avec ses écolâtres – c’est-à-dire pédagogues universitaires, avec un clergé que la corruption impériale souhaitait également normaliser par une rationalisation à marches forcées.

Vous vous interrogez aussi sur les langages de Manegold (le latin bien entendu, l’ancien français, l’alémanique) ainsi que sur son temps : la Querelle des investitures faisait rage alors. Elle avait été déclenchée par la réforme ecclésiale qu’avait lancée le pape « alsacien » Léon IX et qu’avait ensuite menée à bien son conseiller, puis successeur, Grégoire VII né Hildebrand, notamment contre les abus de confiance impériaux, à travers des drames comme l’épisode de Canossa mentionné plus haut…

Lautenbach dans son actuel écrin de verdure, photographié par Augustin Hiebel.

Cette querelle allait emporter dans la tourmente Manegold – et Lautenbach – par des étapes relatées dans la suite de ce bilan et de ces perspectives sur une recherche « manégoldienne » :

Manegold de Lautenbach, un mystère millénaire, 2.

 

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