Développement de l’article précédent.

Quelle est la loi dont SOPHOCLE chante l’amour dans Antigone ?

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Masque : musée de Mozia, îlot à l’ouest de la Sicile, cliché AH.

Le conflit de l’amour et de la loi commence par être clairement, tragiquement, mis en scène dans l’œuvre de SOPHOCLE l’année même où il est élu stratège avec Périclès en 442 : Ismène et son oncle Créon aiment-ils la loi politique, mais trop humaine ? Antigone aime-t-elle vraiment la loi divine ? Au début de la tragédie, en tout cas l’aube va naître, dit la première didascalie renouant avec le jeu d’ombre et de lumière qu’a souligné F. GADEYNE dans Les Euménides. Il s’agit certes ici d’un décret ponctuel du roi Créon, interdisant à l’issue d’une lutte fratricide d’enterrer comme Etéocle son neveu Polynice qui fut traître à Thèbes ; mais les termes employés par leur sœur Antigone montrent nettement le caractère officiel (proclamé), arbitraire, souvent contraire à la justice divine et à la bonté humaine comme à l’amour des proches, que revêtent certaines lois. En conséquence, comment les aimer ?

Née du même sang, tête d’Ismène,

Sais-tu ce que, des maux venus d’Œdipe, Zeus

–Et lequel–  ne met pas en œuvre contre nous de notre vivant ?

Car il n’est rien ni de douloureux ni de désastreux

Ni de honteux ni d’indigne (ATIMON)

Que je n’aie vu compter parmi tes maux ou les miens.

Et, maintenant, qu’est-ce à nouveau que ce dont on parle comme s’adressant à toute la ville,

Ce décret proclamé (KHPYΓMA), pris par le Chef des armées à l’instant ?

Sais-tu quelque chose pour avoir laissé traîner tes oreilles ? Ou t’échappe-t-il

Que vers ceux qui nous sont chers (ΦIΛOYΣ) s’avancent des ennemis les maux ?                                                    (Vers 1-10)

 

Concernant Etéocle, d’après ce qu’on dit, avec justice (ΔIKHI)

Jugeant (ΔIKAIΩN) devoir le traiter, selon les règles (NOMΩI), sous la terre

Il l’a enseveli pour le rendre digne (ENTIMON) aux yeux des morts souterrains.

Mais, la dépouille misérablement tombée de Polynice,

On dit que les habitants ont reçu l’ordre proclamé (EKKEKHPYXΘAI) de ne pas

L’enfouir dans une sépulture, que nul ne le pleure,

De le laisser privé de pleurs, de sépulture, mais doux aux oiseaux

Qui lorgnent l’aubaine pour un plaisir vorace.        (Vers 23-30)

La loi de Créon semble imposée avec brutalité, donc non seulement incapable de susciter l’amour, mais surtout contraire à la loi d’amour émanant des proclamations non écrites qui correspondent, d’après Antigone (vers 454-455), aux sûrs règlements des dieux. Est-ce alors à la loi religieuse, ou naturelle, qu’il faudrait s’attacher ? Il existe effectivement une justice divine : elle ne s’accorde qu’à l’amour fraternel, sacré, par-delà les paroles. Mais comment l’aimer et l’appliquer en vérité ? L’épreuve de force entre Antigone et Créon discutant le rôle de Polynice peut nous éclairer.

ANTIGONE. Ce n’est absolument pas en esclave, mais en frère, qu’il est mort.

CREON. Mais en détruisant cette terre-ci, alors que l’autre se dressa pour la défendre.

ANTIGONE. Néanmoins Hadès à l’application de ces règles (NOMOYΣ) aspire.

CREON. Mais l’utile par rapport au mauvais n’obtient pas un sort égal.

ANTIGONE. Qui sait si, sous terre, c’est un pieux comportement ?

CREON. Vraiment, jamais l’ennemi, même s’il meurt, n’est cher aux cœurs (ΦIΛOΣ).

ANTIGONE. Vraiment, c’est pour partager non la haine, mais l’amour (ΣYMΦIΛEIN), que je suis venue au monde.

(Vers 517-523)

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Théâtre d’Ephèse, cliché TH.

L’opposition des valeurs connaît en réalité son paroxysme auparavant, dans un chant du chœur formé par des vieillards thébains : ils s’émerveillent devant l’organisation que l’homme sait établir et développer, mais ils s’effraient aussi face à l’insoumission, fût-elle justifiée, quand elle menace l’ordre établi qui permet, selon une définition du pouvoir, de rendre les hommes heureux.

Un esprit délié maîtrise

Par des pièges, dans ses champs libres,

De la bête sauvage les foulées montagnardes et, le chevelu cheval,

Il le soumettra sous le joug en pleine nuque

Comme le montagnard infatigable qu’est le taureau.

Sons de la parole, ailes

De la pensée, pour régler les villes (AΣTYNOMOYΣ)

Initiatives créatrices, à tout cela il s’est entraîné…

(Vers 347-355)

 

En greffant sur son savoir les règles (NOMOYΣ) de sa terre natale

Ainsi que les divins et justes (ΔIKHN) serments,

Il atteint le sommet de sa cité ; inversement, il est privé de cité si, par ce qui est privé de beauté,

Il se laisse contaminer pour cause de provocation.

(Vers 367-371)

Comment dissocier dès lors règles de la terre natale et justes serments des dieux ? Il nous faudra poursuivre notre réflexion pour résoudre le conflit de l’amour et de la loi : d’ores et déjà, une seule autorité semble devoir et pouvoir être aimée, celle de l’amour. Mais attardons-nous encore avec SOPHOCLE sur son cycle cadméen. Nous savons qu’un chœur d’Œdipe roi s’achève aux vers 895-896 sur le caractère dérisoire qui s’attacherait aux chants et danses même solennels si la démesure prenait le pas dans le peuple, et que déplore encore – ou déjà – le vieillard thébain : Car, si de telles mœurs sont tenues en honneur, en quoi suis-je obligé de danser dans les chœurs ? Nous nous souvenons aussi que Thèbes a reçu du frère d’Europe, Cadmos parti à sa recherche à travers ans et mers, les lettres phéniciennes et que la même ville béotienne a vu naître Dionysos[1]. Ce n’est donc pas une simple coïncidence qui fait servir la citadelle cadméenne de cadre d’une part au débat sur la loi des hommes et sur l’ordre divin, d’autre part à l’éclosion de l’expression humaine la plus responsable  –  le théâtre  –  de par les signes de l’alphabet : de proto-sinaïtiques, ils sont de proche en proche devenus grecs, libérateurs et créateurs[2], comme on le devine au haut d’un tableau exposé sur une île phénicienne au large de la Sicile.

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Evolution de l’alphabet phénicien, musée de Mozia, îlot à l’ouest de la Sicile, photo AH.

N.B. Ci-dessus, l’on reconnaît à la première ligne l’évolution du caractère proto-sinaïtique symbolisant et signifiant le taureau, cet Aleph que les Grecs adopteront pour tracer le son A dans leur voyelle alpha et qui gardera la tête de tous les alphabets dérivés de celui-ci.

Développement dans l’article suivant.

[1] P.  Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, P.U.F., 1951.

[2] Françoise Briquel-Chatonnet, « L’Ecriture alphabétique », in L’Aventure des écritures – Naissances, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1997, pp. 90-93.

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