Conférence présentée en mars 2011 par Martine HIEBEL à l’université de Pau et des Pays de l’Adour.

L’ayant retrouvé par hasard dans ses archives alors que la publication des Actes de ce colloque se fait toujours attendre, l’auteur de cet exposé l’a confié à Théâme avec ses traductions du grec inédites.

In Memoriam Jacqueline de Romilly[1].

 

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Arbre juridique (où il faut lire en haut à gauche THEMIS au lieu de THETIS), création Théâme-Archibald.

 

Un récent lapsus calami administratif a, paraît-il, introduit l’amour dans l’expression Université de Pau et des Pays de l’Adour : entrons donc résolument, au sortir de ces propos juridiques et judiciaires, si possible dans le pays de l’amour ; au diaporama[2] commenté pendant la communication succèdent ici des illustrations et traductions personnelles. Soulignons d’abord le paradoxe et la convergence produits par ces notions antinomiques, amour et loi. Certes, « l’amour est un oiseau rebelle… enfant de Bohême qui n’a jamais connu de loi » d’après la Carmen de BIZET ; certes, « l’amour ne se commande pas » comme l’a redit Adrienne MAILLET dans son roman Trop tard paru en 1942 à Montréal… Mais, si « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » selon la Pensée de PASCAL classée 277 par L. BRUNSCHVICG, l’ordre et la liberté vont de pair pour que la famille humaine prospère et progresse, surtout sous la rubrique de la nouvelle donne chrétienne. Pour peu que nous suivions à présent des pistes étymologiques, la figure d’un ARBRE JURIDIQUE peut le prouver par ses racines, enfouies dans le substrat indo-européen où E. BENVENISTE soulignait le souci constant de l’ordre comme l’a rappelé P. VOISIN, puis par sa cime formée de trois branches grecques / et de deux branches latines [3] :

ΔIKH(Justice)ΘEMIΣ(OrdreSuprême)NOMOΣ(règle)           /            IVS(droit)LEX(loi).

code de loi
Gortyne, code de lois, kalimera.je.reve.free.fr .

Le mythe de Theuth place à son tour la problématique de l’écriture à la naissance de la justice et de la démocratie : ce mythe apparaissant dans Phèdre ou de la beauté de PLATON nous met assurément en garde contre les trop grandes facilités que l’écriture offrirait à la pensée, au risque d’engourdir l’intelligence comme la mémoire[4] ; mais nous lisons par la suite dans le même dialogue que l’écriture permet de fixer les idées pour mieux les cultiver personnellement[5] ; de plus, dans Protagoras ou des sophistes, PLATON affirme[6] que les citoyens peuvent se conformer aux lois en faisant  de leur existence un exercice d’écriture qui leur redonne vie et forme. D’ailleurs, à Gortyne en Crète, lieu mythique des amours entre Europe et Zeus – ce couple de mortelle et de dieu, proche donc de celui d’Eros et de Psyché décrit par une autre conférencière, un code urbain sous la forme d’un étrange mur de lois protectrices et inspiratrices, frère des lois gravées par Hammourabi ou de celles d’Athènes et de Rome déjà mentionnées dans ce colloque, a surgi au Ve siècle avant notre ère, précisément près du platane éternel que la tradition attribue comme lieu de conception à Minos – le père d’un âge d’or comme l’indiquait précédemment Antoine CONTENSOU, de l’âge minoen et de la première civilisation occidentale !

Nous pouvons maintenant remonter au galop l’histoire des idées. La Loi dans la pensée grecque de Jacqueline de ROMILLY (Paris, Les Belles Lettres, 1971) montre justement que la nature sert tour à tour de repoussoir et de modèle au législateur grec, mais que le citoyen est surtout orienté par la présence invisible et divine du bien commun tel que l’entendent nos collègues philosophes. Quelques décennies avant elle, Georges BERNANOS revendiquait la seule justice qui valût à ses yeux de citoyen engagé : privilégiant l’esprit de la loi par rapport à sa lettre, donc la transcendance de la conscience et de l’amour[7]. A sa manière, dans Les Deux sources de la morale et de la religion[8], Henri Bergson distingua la religion dynamique de la religion statique en plaidant pour une morale, voire une société, ouvertes plutôt que closes ou figées par des codes rigides. Si nous continuons de remonter le temps, nous rencontrons l’Alsacien MANEGOLD[9] : il rejoignit d’après les historiens de la démocratie, au début du deuxième millénaire de notre ère, l’Antigone de SOPHOCLE ainsi que SOCRATE en prônant, lors de la réforme grégorienne, en pleine querelle des Investitures, le premier contrat social explicite, celui qui circula dans les cercles et les cerveaux des clercs jusqu’à l’inspiration de ROUSSEAU ! Mais, au terme d’un tour d’horizon rapide et général, rendons à la figure d’Europe ce qui appartient à la jeune Europe ; son enlèvement mythique la porta bien plus loin qu’elle ne craignait et que le rivage crétois qui l’attendait au Couchant : car elle y mit au monde non seulement Minos, mais ensuite la démocratie, par le seul truchement des techniques nautiques et de l’art alphabétique nés comme elle en Phénicie, donc l’Europe naissante qui lui doit sa vocation, ses dons, son nom fédérateur autant que porteur, son aptitude à fixer et mouvoir, à stabiliser comme à mobiliser[10]. A cet art et ces techniques, l’enlèvement d’Europe semble en effet servir de représentation symbolique, de ce fait dynamique et finalement contagieuse comme un big bang humain, comme une onde de choc fondatrice.

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L’Enlèvement d’Europe, métope de Sélinonte, début du VIème siècle avant Jésus-Christ, au Musée Archéologique Régional de Palerme, photo A.H.

Développement dans les articles suivants.

[1]  Jacqueline de Romilly, 1913-2010, l’humaniste, l’amie et la convertie.

[2] Ce diaporama est la création d’Augustin Hiebel, d’ARCHIBALD STUDIO : essentiellement sicilienne, l’iconographie de cet article en est tirée, sauf la dernière illustration.

[3] Les éléments de cet ARBRE JURIDIQUE proviennent du Dictionnaire étymologique de la langue grecque – Histoire des mots de P. Chantraine (Paris, Klincksieck, 1968) et du Dictionnaire étymologique de la langue latine – Histoire des mots d’A. Ernout et d’A. Meillet (Paris, Klincksieck, 1979). Pour plus de clarté, nous en transposons les termes grecs en les explicitant : ΔIKH se lit Dikè et voisine en profondeur avec des notions divergentes, mais associées à la lumière ; ΘEMIΣ se lit Thémis, apparenté à l’acte d’établir ; NOMOΣ se lit nomos et rappelle les règles de répartition indispensables à la vie sociale.

[4] PLATON, Phèdre, 274 c – 275 b.

[5] PLATON, Phèdre, 276 d.

[6] PLATON, Protagoras, 326 d.

[7] Le testament littéraire, politique et spirituel de G. Bernanos se trouve dans ses Dialogues des Carmélites, publiés – après la mort de l’écrivain et les passionnants avatars qu’a subis  cette relation de martyrologe par A. Beguin (Paris, Seuil, 1949).

[8] H. Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion (Paris, Presses Universitaires de France, 1932).

[9] M. Hiebel, communication publiée sur le site du lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg en 2010, dans la rubrique Ouverture antique et sous le titre « MANEGOLD de LAUTENBACH ou des sources de la Parole aux sentiers de la liberté ».

[10] M. Hiebel, notamment « Du mythe d’Europe à la réalisation de l’Europe : démarrages sur image », in Europe entre Orient et Occident – du mythe à la géopolitique, Lausanne, L’Âge d’homme, 2007, pp. 89-98.

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