Johann Walter, Lettonie-Allemagne, « Forêt de bouleaux » (1903-1904).

Les Âmes sauvages exposées cette année au musée d’Orsay nous ont montré la force de l’art balte qui laisse la liberté jouer à saute-frontière et « saute-guerre ». Plus d’un siècle plus tard, la construction européenne repose et réfléchit sur la liberté de circulation dans son espace, en cela stimulée – car poussée dans ses retranchements – par les vagues les plus incontrôlables, inconfortables, incontournables, d’immigration. Comment l‘Eur-Ope définie par sa Large-Vue peut-elle envisager ces visages de réfugiés dont le dernier espoir reste son rempart, non de forteresse, mais de fraternité ? Certains artistes qui s’engagent esquissent des réponses sous forme de témoignages  novateurs à travers leur œuvre.

Valerio Vincenzo, frontière entre la Lettonie et l’Estonie.

Le Lieu d’Europe ainsi changea ses grilles en cimaises de braise, en contemplations qui brûlent de courir par-dessus les limites, d’agir pour que la liberté habite et palpite.

Exposition extérieure à Strasbourg, au Lieu d’Europe.

D’autres pionniers ont tissé l’Europe de la pensée, de la nuit des temps à la clarté toujours à venir, à mûrir, d’Est en Ouest, du Nord au Sud, au seul souffle de l’esprit qui ne connaît pas de barreaux, pas de cachots, mais seulement l’haleine de l’âme souveraine.

Valerio Vincenzo, frontière entre la Suisse et l’Autriche.

Il fallut une conviction plus forte que toute fiction à Manegold de Lautenbach – penseur médiéval controversé dont la traduction commence à peine, souvent évoqué par Théâme, né peut-être dans le village alsacien de Lautenbach, parti enseigner notamment à Paris et se marier – pour franchir dans les deux sens, du fond du Moyen Âge, les bornes de l’appartenance et de la prétendue fatalité, pour mettre en danger de mort, à cause de sa résistance en pleine querelle des Investitures à Henri IV alors à la tête du Saint Empire romain germanique, ses frères chanoines rejoints à Lautenbach, pour devenir enfin le « maître des maîtres modernes » selon l’un de ses successeurs. En cet éclatant jour de la Transfiguration, la fête fait-elle d’en haut rayonner le petit bonhomme tourné vers le grand archevêque mitré qu’il rêvait de rejoindre par-delà les frontières, les fleuves et les sanglantes querelles ?

Miniature en frontispice du « Livre à Gebhard », Manuscrit de Rastatt, Badische Landesbibliothek Karlsruhe, cliché A.H.

Voici en tout cas la phrase sur laquelle se termine le chapitre XXIX de son Livre à Gebhard ; elle s’appuie sur la récente histoire de la Hongrie et semble contenir en germe le contrat social, qu’il relie à leur responsable les croyants ou les citoyens : « de même qu’évêque, prêtre et diacre ne sont pas des noms dus au mérite, mais appliqués à des fonctions, de même roi, comte et duc ne sont pas des noms de nature, mais la désignation de fonctions ».

Dans la même veine, le chapitre XXX porte un titre radical, qui souligne d’emblée la modernité de ce pamphlet et qui a fourni l’essentiel d’une communication présentée au Palais Universitaire de Strasbourg le 3 octobre 2017 : Que « roi » n’est pas un nom de nature, mais la désignation d’une fonction. En voici la fin, dans une présentation juxtalinéaire où la traduction apparaît en gras et qui peut susciter l’intérêt, voire la critique, de lecteurs curieux, qu’ils soient ou non latinistes. Certaines expressions en italique dans les deux versions permettent de mesurer également l’audace stylistique et théologique de Manegold.

 

« At », inquiunt[1], « nemo pro peccatis debet deponi,

« Mais », disent-ils, « personne ne doit être déposé pour punition de ses faux pas,

nemini commissa sunt exprobranda ».

les actes commis ne doivent être reprochés à quiconque. »

 

Unde ergo, rogo, suprascripti reges deiecti,

D’où vient donc, je le demande, que les rois ci-dessus mentionnés aient été renversés

unde innumerabilium ecclesiarum antistites

et les chefs d’innombrables Églises

nisi pro culpis suis leguntur depositi ?

déposés si ce n’est pour leurs fautes, d’après les livres ?

 

Si igitur nemo pro culpis suis,

Si donc personne, pour prix de ses fautes,

sicut aiunt, concessa debet dignitate privari,

à ce qu’ils disent, ne doit être coupé de la dignité une fois accordée,

quid est, ut huius rei exemplum et auctoritatem altius repetam,

comment expliquer, pour remonter plus en profondeur vers l’exemple porteur d’autorité là-dessus,

quod protoplastus de paradisi delitiis post peccatum depellitur,

le fait que le prototype des créatures se fait, sur son faux pas, expulser des délices du paradis,

omni intus concessa potestate privatur ?

donc couper de toute la puissance accordée à l’intérieur ?

 

Unde ergo Lucifer ille[2] qui mane oriebatur,

D’où vient donc que le grand Lucifer qui jaillissait de bon matin,

qui est principium viarum Dei,

qui est le premier chemin suivi par les mains divines,

cui altiores non fuerunt cedri in paradiso Dei,

que n’ont pas dépassé les cèdres dans le paradis de Dieu,

cuius summitatem abietes non adequarunt,

dont les sapins n’ont pas égalé la cime,

cuius frondibus platani equae non fuerunt,

avec les frondaisons duquel les platanes n’ont pas rivalisé,

cuius pulcritudini omne paradysi lignum non est assimilatum,

à la beauté duquel toutes les essences du paradis restent inférieures,

qui speciosus factus in multis condensisque frondibus,

dont l’éclat scintilla dans les feuillages touffus et denses,

qui signaculum similitudinis, plenus sapientia

qui fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel

et perfectus decore in delitiis paradysi Dei,

et portant la splendeur à la perfection parmi les délices du paradis de Dieu,

cuius omnis lapis preciosus operimentum extitit, cuius aurum opus decoris fuit,

dont toute pierre précieuse tissa le manteau, qui fit de l’or son œuvre de splendeur,

unde, inquam, ille tot super celestium insignium ornamentis

d’où vient, dis-je, que ce personnage, à force de célestes distinctions et parures

cunctis superis choris prelatus de caeli altitudine est deiectus,

            préféré aux chœurs d’en haut sans exception, fut renversé de toute la profondeur du ciel,

si nemo, ut isti bachantur, pro qualibet facinorum immensitate

si personne, d’après le délire bachique de ces individus, quelle que soit l’énormité de ses forfaits,

concessa dignitate est privandus ?

ne doit se voir coupé d’une dignité une fois accordée ?

 

Mont Sainte-Odile.

La suite de l’histoire européenne le prouve, réforme et renaissance vont de pair. La puissance parfois difficile à restituer, mais en tout cas observée dans ce chapitre XXX du Livre à Gebhard est bien capable de légitimer l’attribution à Manegold d’un rôle décisif dans la Renaissance du XIIe siècle. Peut-être compte-t-il parmi les maîtres d’Abélard ; en tout cas, la modernité de sa réflexion, de son expression et de son action magistrales fait que, d’une part, il a su relever dans son exil un chapitre de chanoines en Bavière – à défaut de remettre en mains propres son pamphlet dédicacé à Gebhard, qui avait de son côté dû fuir Salzbourg sous la pression impériale – et que, d’autre part, son obéissance n’eut d’égal que son génie pour fonder ensuite en Alsace, à Marbach dans le vignoble non loin de Colmar, une abbaye dédiée à la réconciliation entre partisans de l’empereur et du pape : double, associant chanoinesses et chanoines de saint Augustin, cette abbaye apparaît certes comme l’accomplissement de la vie menée par Manegold, clerc renommé et marié devenu prêtre, mais aussi comme la première efflorescence de la Renaissance du XIIe siècle en Rhénanie. Car, à peine quelques années après la disparition de Manegold, un codex de Marbach conçu et rédigé par la moniale Guta fut illustré par le moine Sintram ; or le concept de ce Codex Guta-Sintram fut en quelque sorte porté à sa perfection par l’Hortus deliciarum après avoir facilement, du fait de la faible distance géographique et de l’appartenance à la même famille augustinienne, inspiré le fameux Jardin des délices à Herrade de Landsberg, abbesse de chanoinesses au futur mont Sainte-Odile !

Vue de Marbach vers l’Est et le reste de l’Europe.

Les troupes impériales avaient enfin cru venir à bout de Manegold au début du XIIe siècle, en l’arrêtant à Marbach même, selon toute probabilité. Divers épilogues de cette existence percutante s’ouvrent donc maintenant à ses héritiers ou ses passionnés. Par souci de faire connaître enfin dignement l’œuvre du maître des maîtres modernes, qui peut contribuer à élargir nos vues d’Eur-Opéens et humaniser les frontières faute de les transfigurer en ce jour également marqué par l’anniversaire d’Hiroshima, j’oserais invoquer Rimbaud s’adressant à son professeur Paul Demeny : « Viendront d’autres horribles travailleurs » qui pulvériseront les limites et l’ignorance au service de la liberté.

[1] Citation attribuée à Wenricus de Trèves, un scholastique partisan de Henri IV, et à son entourage.

[2] Cf. Is 14,12 ; Jb 40,14 ; Ez 31 et 28.

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