Ode aux arbres.

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A l’Hôpital civil de Strasbourg, cliché Théâme.

Que d’arbres brûlent et que d’hommes tombent autour de nous ces jours-ci !

Effectivement, la nature semble bien les rapprocher : « Les hommes m’apparaissent comme des arbres qui se déplacent », répond l’aveugle au Christ qui vient de le guérir selon saint Marc (8, 24). Et Paul renchérit : « Déplacez-vous dans l’espace du Seigneur, avec des racines et des fondations établies en lui » (Col 2, 7).

Or Manegold de Lautenbach nous avertit en tressant des références aux Livres prophétiques, à Job et l’Évangile, en jouant également avec le temps, dans une extase transposée du Livre à Gebhard par l’auteur de la tradu-fiction L’Empereur, le Pape et le Petit-Prince : au cours de son évolution, l’arbre de l’âme dépérit s’il ne reste pas « branché » sur le Seigneur comme le cep sur la vigne (Jn 15, 5).

Le grand Lucifer jaillissait de bon matin, comme le premier chemin suivi par les mains divines. Dans le paradis de Dieu, les cèdres ne l’ont pas dépassé, les sapins n’ont pas égalé sa cime, les platanes n’ont pas rivalisé avec ses frondaisons, toutes les essences du paradis restent inférieures à sa beauté : son éclat scintilla dans les feuillages touffus et denses, il fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel et parfait relais pour la splendeur de Dieu. Toute pierre précieuse tissa son manteau, l’or fut son instrument sonnant de splendeur… Et pourtant ce prototype des créatures, écarté par son faux pas, se fait expulser à l’extérieur des délices du paradis, renverser de toute la profondeur du ciel. 

Plusieurs siècles plus tard, Charles Péguy allait mourir au seuil de la première guerre mondiale. Il modula ses méditations dans La Ballade du cœur qui a tant battu, à l’ombre des arbres et de la Croix :

Soleils sur les tombeaux

Dorénavant

Plus beaux que les plus beaux

Soleils levants.

Réseau d’ombres et d’arbres, cliché Théâme.

À son tour arrivé juste au bord de la mort quelques décennies après, les décasyllabes prêtés par Paul Valéry au personnage virgilien Tityre qui s’adresserait à Lucrèce dans un Dialogue de l’arbre éclairent encore autrement cette alliance entre le monde végétal et la vitale veille émerveillée définissant notre « règne », que nous ne savons jamais suffisamment assumer :

AMOUR n’est rien qu’il ne croisse à l’extrême :

Croître est sa loi ; il meurt d’être le même,

Et meurt en qui ne meure point d’amour.

Vivant de soif toujours inassouvie,

Arbre dans l’âme aux racines de chair

Qui vit de vivre au plus vif de la vie

Il vit de tout, du doux et de l’amer

Et du cruel, encore mieux que du tendre.

Grand Arbre Amour, qui ne cesses d’étendre

Dans ma faiblesse une étrange vigueur,

Mille moments que se garde le cœur

Te sont feuilles et flèches de lumière !

Mais cependant qu’au soleil du bonheur

Dans l’or du jour s’épanouit ta joie,

Ta même soif, qui gagne en profondeur,

Puise dans l’ombre, à la source des pleurs…

A l’Hôpital civil de Strasbourg, cliché Théâme.

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