Manegold de Lautenbach ou la vie de l’hôte en bac.

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De haut en bas, de bas en haut, ce que l’on croit savoir de l’existence menée au XIe siècle par Manegold de Lautenbach l’assimile aux équipages aventuriers, mais aussi aux auteurs d’inventaire les plus inventifs, bref – si l’on autorise ce néologisme – à linventurier qui vous fait traverser ensemble, telle la mythique Europe emblématique d’une réelle Union tissée de diversité, les flots de l’ignorance, de la peur et de l’espace pour aborder la rive à venir, pour explorer et rendre habitable une nouvelle contrée de contacts. Il pourrait au début de cette année souhaiter avec nous :

Que l’Europe ne fasse plus l’autruche,

Qu’elle lève la tête loin et haut,

Qu’elle soit plus utile qu’une cruche

En proposant le soin, le vase, l’eau !

Allant dans le même sens au XIXe siècle, Charles de Rémusat n’a-t-il pas fait dire à son personnage Manegold qui serait le condisciple d’Abélard, mais qui porte aussi le nom de son véritable maître : « En avant et du nouveau » ? C’est en tout cas ce qui se lit ci-dessus à gauche dans l’attitude aussi déférente que sereine du petit personnage brossé sur la miniature du manuscrit de Rastatt : ainsi, Manegold lève en offrande son Livre à Gebhard vers la haute stature de l’archevêque de Salzbourg. Tandis que trois pieds humains et la crosse épiscopale sortent du cadre, alors que les deux regards paraissent avec une grave naïveté nous tourner vers l’invisible, l’ouvrage de Manegold semble décoré du même rouge que la frise fleurie ou crénelée de la miniature et que le surplis de Gebhard.

Mais il fallut braver bien des torrents, dans tous les sens, à l’enfant vosgien de Haute Alsace né vers 1030 dans le village de Lautenbach traversé par cette impétueuse Lauch : vers l’ouest, vers l’enseignement parisien le plus élevé de la philosophie et de la philologie d’abord passionnément suivi, puis généreusement dispensé par Manegold proclamé « maître des maîtres modernes », vers les ouvrages de fond et les interventions théologiques de poids, vers le mariage et la formation itinérante autant que familiale, tour à tour hôte de marque et père de famille hospitalier, Manegold surmonta les obstacles pour diffuser le moyen d’en venir à bout. Sans doute veuf, vers 1079 il parcourut les mêmes routes, retourna dans son village et fut accueilli par la communauté des chanoines de saint Augustin, confrontée à d’autres défis, mais l’invitant à de nouveaux départs, à des combats inédits.

 

Est-ce le souvenir du couple qu’il forma d’abord avec son ancienne élève et sa consœur devenue mère de leurs enfants, ou la prémonition de groupes de travail mixtes et mi-artistiques, mi-théologiques, tels qu’il les créerait – au retour de parages orientaux – sur les coteaux d’un vignoble alsacien, dans le monastère double de Marbach pour favoriser la réconciliation globale et spirituelle du diocèse de Strasbourg si longtemps déchiré par la fameuse Querelle des Investitures ? Toujours est-il que ces deux mystérieuses silhouettes usées par le temps au fronton de l’actuelle collégiale de Lautenbach couronnèrent la refondation consécutive à la totale destruction de lieux remontant au VIIIe siècle, ravagés par les troupes du Saint Empire Romain Germanique sur ordre de Henri IV dès l’arrivée de Manegold à Lautenbach, plus exactement dès les premiers remous de son Livre à Gebhard. Demandé au célèbre nouveau membre de son chapitre par le prévôt pour soutenir le pape Grégoire VII dans les troubles des Investitures, à lui seul parce que, selon l’expression d’un critique, la parole de Manegold valait une épée, ce long traité polémique déchaîna la persécution et la fuite des chanoines : après avoir mis le feu aux poudres, Manegold en poursuivit la rédaction dans son fébrile exil vers l’est, avec les moyens du bord et en le destinant, plus loin encore, à l’archevêque de Salzbourg.

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Ainsi Manegold de Lautenbach mena la vie de l’hôte en bac, trivial ou fluvial, comme passeur tour à tour pris en charge et sachant aussi nous ouvrir le large. Si son ouvrage le moins inconnu, rédigé en latin dans les cahots de l’exode vers la Bavière, passe pour avoir avec méthode relancé l’idéal grec reçu de Socrate et de Sophocle en lui donnant la forme primitive du contrat social, c’est bien que Manegold servit naturellement, tout au long de son chemin terrestre, d’instrument au dialogue qui plus loin voit et vogue, jusqu’à voir apparaître l’autre berge sous l’ultime coup de main armée des troupes impériales.

Doué pour susciter, guider, unir et nourrir de courage les plus insolites équipages, pour favoriser ou décupler des forces amicales et complémentaires sur les rivages les plus risqués, pour (faire) aller en avant et découvrir du nouveau, cet inventurier né mit à leur disposition son compas d’inventaires exégétiques, sa boussole de bienvenue à l’aventure et surtout la carte céleste déployée par la liberté de la foi qui déplace les montagnes de l’histoire, de la crainte et de la crasse au seul souffle solidaire de la grâce.

La traduction inédite du chapitre XXX de son Livre à Gebhard, dont Kuno Francke a établi le texte en 1891 et qui figure dans les Monumenta Germaniae Historica, en témoigne, récemment publiée avec sa présentation par la Revue de la BNU.

Chapitre XXX du Livre à Gebhard de MANEGOLD DE LAUTENBACH, vers 1080.                                                                                          Que « roi » n’est pas un nom de nature, mais la désignation d’une fonction.

« Comme la dignité et la puissance royales dépassent tous les pouvoirs de ce monde, de même, pour remplir cette mission, il ne faut pas établir les plus blâmables ou les plus infâmes qui soient, mais celui qui, comme en rang et dignité, surpasse les autres également en goût pour l’essentiel[1], en justice et piété. Il est donc obligatoire que celui qui doit assumer le soin de tous et gouverner tous les hommes resplendisse, par rapport aux autres, d’une plus grande grâce émanant de ses mérites et s’applique passionnément à remplir la mission qu’il s’est vu confier en la réglant sur la plus haute balance d’équité. En effet, le peuple ne l’élève pas au-dessus de lui en vue de lui accorder la libre faculté d’exercer la tyrannie contre lui, mais pour qu’il le protège contre la tyrannie et la malhonnêteté d’autrui. Cependant, si celui qui est élu[2] pour refréner les actions dépravées et protéger l’honnêteté a commencé de caresser dans son sein la dépravation, d’écraser les gens de bien et d’exercer lui-même avec le plus de cruauté contre ses sujets la tyrannie qu’il aurait dû bannir, n’apparaît-il pas en toute transparence qu’il tombe à bon droit de la dignité qui lui a été accordée et que le peuple se trouve libéré de la domination et de la sujétion qu’il lui a imposées, puisqu’il est certain qu’il a en premier rompu le pacte au nom duquel il fut établi ? Et personne ne pourra clairement inculper, avec justice et raison, ces gens-là de perfidie puisqu’il est également certain que c’est lui qui en premier a manqué à la loyauté[3].

En trouvant un exemple parmi des réalités triviales, si quelqu’un confiait à un autre, pour un juste salaire, ses porcs à paître, et qu’ensuite il apprenne que lui-même ne les fait pas paître, mais les vole, les immole et les fait disparaître, est-ce qu’alors, en confisquant même le salaire promis, il ne l’empêcherait pas avec des blâmes de faire paître ses porcs[4] ? S’il est garanti, dis-je, dans des réalités triviales que même comme porcher ne peut être embauché celui qui s’applique passionnément non à faire paître les porcs, mais à les faire disparaître, quiconque s’efforce non de guider les hommes, mais de les pousser aux errements, est coupé d’autant plus dignement, par une raison juste et acceptable, de toute la puissance et la dignité qu’il assume auprès des hommes que la condition humaine est étrangère à  l’espèce porcine. Qu’y a-t-il d’étonnant si ces principes sont garantis sous la religion chrétienne alors que les Romains de l’Antiquité, évidemment à l’époque où vivaient les figures héroïques de Collatin et de Brutus, ne supportant plus l’arrogance du roi Tarquin, pour prix de l’outrage infligé non par lui, mais par son fils, à la noble dame Lucrèce, l’expulsaient au même titre que son fils de sa patrie comme de son royaume et, de manière que personne ne tirât son insolence d’un pouvoir à durée indéterminée, se créaient des magistratures annuelles à travers deux consuls travaillant ensemble désormais[5] ?

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C’est une chose de régner, c’en est une autre d’exercer la tyrannie pendant son règne. De même qu’il faut aux empereurs et rois, pour garder l’œil sur le gouvernail du règne, faire preuve de loyauté comme de respect, de même assurément avec une raison aussi solide, s’ils se sont tout à coup mis à exercer la tyrannie, il leur est impossible, sans porter atteinte à la loyauté ou préjudice à la piété, de sacrifier une forme de fidélité ou de respect : Car dans le plus vaste pouvoir, dit l’historien[6], réside la liberté la plus limitée. D’où la déclaration d’Augustin contre Novatus[7] […]. Puisque donc même un léger faux pas[8] commis par n’importe quelle personne haut placée, comme dit Augustin, est un crime grave, faisons connaître d’autres agissements de votre cher Henri pour montrer à tous ceux qui veulent ouvrir l’œil avec quelle justice il a été déposé[9], et combien il mérite qu’on lui déverse des malédictions. Donc, pour ne rien dire sur ses adultères innombrables, ses multiples incestes, ses viols, ses nombreuses profanations d’églises par le feu, sur le meurtre de plusieurs milliers d’innocents, sur tout ce dont personne n’ignore la sanction de par les lois divines et humaines, pour passer aussi sous silence le type de faux pas dont la mention souille tout être humain, même s’il le prend simplement, au-delà de ses propres immondices, et pour aller au-delà, dis-je, faisons connaître, à propos de la seule fange sodomique dont il a déjà flétri bien des hommes, ce qu’estiment les règlements sacrés et ce que jugent les divines autorités.

Et de fait le concile[10] d’Ancyre réuni avant celui de Nicée, mais ensuite confirmé par celui de Chalcédoine, par conséquent jusqu’à la fin du monde compté parmi les règles universelles, énonce là-dessus l’avis suivant au canon XVI : A ceux qui auraient mené une existence déraisonnable et infligé aux autres la repoussante lèpre d’une faute contraire à toute justice, la sainte assemblée a donné ce conseil : qu’ils disent leurs prières au milieu de ceux qui sont éprouvés par l’esprit impur.[11] Puisque donc votre cher Henri a complètement flétri une masse de gens par cette impureté, comme le déplorent partout ceux-là mêmes qui ont toléré cet outrage, comment conviendrait-il que régnât sur des chrétiens celui à qui par aucune raison il n’est permis de prier avec les membres du Christ ? De quelle manière conduit-il et guide-t-il l’Eglise du Christ, lui que la même Eglise a compté parmi les possédés et associé aux fous furieux, aux aliénés ? Voyez-vous, ô malheureux, voyez-vous, infortunés, ou plutôt vous qui êtes plus misérables que les plus misérables, combien par vous-mêmes vous vous rendez méconnaissables, combien vous vous montrez méprisables, effroyables, voire passibles de malédiction, vous qui vous battez pour que règne sur vous un roi qui a pactisé avec les possédés de l’esprit impur ? En réalité, vous ne sauriez le faire si vous n’étiez vous-mêmes hantés également par l’esprit impur, vous-mêmes dignes qu’un tel personnage domine sur vous. Vraiment, nul chien ne s’accouple qu’à une femelle de son espèce : à coup sûr, si quelqu’un voyait son chien copuler avec un autre contre nature, il ne lui laisserait pas un jour à vivre. Vous vous montrez donc inférieurs aux chiens, vous qui dans votre folie furieuse vous battez pour placer à votre tête celui qui est plus à maudire que des chiens.

 

« Mais, disent-ils[12], personne ne doit être déposé pour punition de ses faux pas : les actes commis ne doivent être reprochés à quiconque ». D’où vient donc, je vous le demande, qu’on lit que les rois mentionnés supra[13] ont été renversés et les chefs d’innombrables Eglises déposés, sinon de leurs fautes ? Si donc personne, comme ils disent, ne doit être coupé pour prix de ses fautes de la dignité une fois accordée, qu’est-ce qui explique, de manière à remonter plus en profondeur vers l’exemple porteur d’autorité là-dessus, que le prototype des créatures[14] se fait, à l’issue de son faux pas, expulser à l’extérieur des délices du paradis et couper de toute la puissance accordée à l’intérieur ?

D’où vient donc que le grand Lucifer qui jaillissait de bon matin[15], qui est le premier chemin suivi par les mains divines[16], que n’ont pas dépassé les cèdres dans le paradis de Dieu, dont les sapins n’ont pas égalé la cime, avec les frondaisons duquel les platanes n’ont pas rivalisé, à la beauté duquel toutes les essences du paradis restent inférieures, qui éclata de beauté dans les feuillages touffus et denses[17], qui fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel et parfait relais pour la splendeur de Dieu parmi les délices de Son paradis, dont toute pierre précieuse tissa le manteau, dont l’or fut l’instrument sonnant de splendeur[18] – d’où vient, dis-je, que ce personnage, largement préféré à tous les chœurs d’en haut de par de célestes ornements remarquables, fut renversé de toute la profondeur du cieltoute la profondeur du ciel[19], si personne, comme le proclame le délire bachique de ces individus, ne doit se voir, quelle que soit l’immensité de ses méfaits, coupé d’une dignité une fois accordée ? »

 

[1] On trouvera moins insolite cette transposition de la sapientia en la rapprochant de la saveur qu’elle implique étymologiquement et de ses nombreuses occurrences chez Manegold.

[2] Remarquer l’emploi de ce présent duratif dans l’évocation de l’élection : humaine ou divine, elle est un choix qui revêt pour Manegold le caractère de l’absolu.

[3] Ce paragraphe semble connoté par les pactes féodaux en général et, en particulier, par les accords préalables aux Serments de Strasbourg (842) : Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je violais le serment que j’aurai prêté à mon frère, je vous délie tous de toute soumission envers moi, et de la foi que vous m’avez jurée. Chapitre III de l’Histoire des dissensions des fils de Louis le Débonnaire rédigée en latin par NITHART et traduite par F. Guizot.

[4] La prophétie d’EZECHIEL contre les mauvais pasteurs et bergers, au chapitre 34, se reconnaît dans ce truculent décalque.

[5] En un raccourci lumineux, à travers un saisissant emploi de l’imparfait duratif et du réfléchi direct, Manegold vient de retracer l’avènement de la toute première république, à Rome en 509 avant Jésus-Christ. Cf. Histoire romaine de TITE-LIVE, livre II, chapitre 1.

[6] SALLUSTE, Conjuration de Catilina, 51.

[7] AUGUSTIN, Contra Novatianum liber supposititius, Opera III, 2. Cette référence et cet extrait sont difficiles à confirmer.

[8] En latin, une étymologie possible et de nombreux termes de sens voisin autorisent la traduction de peccatum par faux pas.

[9] Se disputant l’autorité de l’investiture ecclésiale, Henri IV et Grégoire VII se sont plus d’une fois destitués.

[10] Allusion aux conciles d’Ancyre, de Nicée et de Chalcédoine tenus au IVe siècle et au Ve.

[11] C’est assez pour suggérer la gravité de l’excommunication infligée par le pape, même sur des motifs plus moraux que légaux.

[12] Pensées attribuées à Wenricus comme à l’ensemble du parti impérial par ruse polémique.

[13] Le chapitre XXIX vient d’énumérer en les précisant les nombreux cas légitimes de déposition impériale ou royale relevés dans l’ère chrétienne.

[14] Prototype des créatures voudrait traduire le terme transcrit du grec par Manegold, mis dans la bouche de Salomon en Sg 7, 1 quand il se dit fils d’Adam, et signifiant façonné en premier. Remarquer le présent choisi pour cette évocation.

[15] ISAÏE 14, 12 : c’est le roi de Babylone que vise le prophète. Noter que l’imparfait duratif décrit, conformément à la Vulgate, l’être supérieur déchu qui traverse tous les mythes familiers aux peuples contemporains et voisins d’Isaïe.

[16] JOB 40, 14 ou 19 : il s’agit de Béhémoth, figure des forces hostiles que Dieu maîtrise autant que la Sagesse ici parodiée, sans doute pour dénoncer Satan ou l’esprit impur dont la possession est récurrente en ce chapitre de Manegold.

[17] EZECHIEL 31, 8-9 : Manegold insère avec aisance et fidélité ces versets visant la puissance de l’Egypte.

[18] EZECHIEL 28, 12-13 : le maître des maîtres modernes suit pas à pas la Vulgate en adaptant la prophétie contre le prince de Tyr à son propre combat. La dernière phrase de ce chapitre y reliera d’ailleurs le suivant, qui développera la condamnation des conspirateurs.

[19] LUC 10, 18.

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