Enseigne parisienne.

En un an, que d’amis rencontrés, de livres lus, de livres d’amis partagés ou partagés entre amis, à recommander, à prêter, pour qu’inlassablement ils circulent même et surtout sous la canicule ! D’abord, d’un été à l’autre, les ouvrages se relient, se publient, nous relient entre nous, et souvent par l’essentiel à ne pas oublier. Signalons trois lettres d’amour à la littérature grecque de l’antiquité : La langue géniale – 9 bonnes raisons d’aimer le grec signé par la jeune universitaire italienne Andrea Marcolongo et traduit par Béatrice Robert-Boissier, Et si Platon revenait… de Roger-Pol Droit, enfin Un été avec Homère de Sylvain Tesson. Dans tous les cas, les Grecs ont saisi, puis transmis, leur destin de marins par nature et culture : ils nous embarquent à leur suite sur leurs frêles esquifs pour esquiver nos fidèles récifs !

Plutôt discrets, d’autres livres presque en silence délivrent un message musical et comme un souffle amical pour l’âme lectrice qui devient vectrice : La Partition intérieure de Réginald Gaillard est de ceux-là, s’inscrivant par l’inspiration et l’art dans la forte veine « bernanosienne » pour que, tel un hymne, le salut vienne. Signalons aussi le petit ouvrage radical de François Jullien ; ses pages  relèvent et révèlent un défi : les Ressources du christianisme après l’humaine course, fraîches comme des sources, accessibles à tous les malheurs, disponibles malgré la chaleur… Et, d’un été vers l’autre, les mots se font apôtres à nos côtés de la beauté, avec nos amies les bêtes et des splendeurs plein la tête !

Le premier exemplaire est marqué par la diffusion (gommette jaune) et par la lecture : la tranche respire…

Avec Martine Blanché, l’Orient magique et poignant fait irruption chez nous sous la baguette poétique de son cinquième recueil, préfacé par Kaïlcédrat Sall. Il rejoint d’une part les errants de nos parages, d’autre part les ponts linguistiques ou techniques sur lesquels œuvrent, passent et jamais ne se lassent ni les pas de la paix ni les mains de l’espérance, ni les voix du chant mis en musique, juste avant son départ pour la rive invisible, par le compositeur Jean-Jacques Werner (les deux versions du poème en regard pages 46-47) :

Am blauen Doppelufer

 

Der Rhein hat uns getrennt

Schauerliche Schritte

Hüben und drüben

Der Zank hat uns entfernt

Im trüben Strudel zerrissen

 

Nun führt uns ein Steg

In trauter Zweisamkeit

Wieder hin und her

Und schwingt seine Friedensflügel

Über den Zaubergarten beiderseits

 

Damit die weiβe Möwe in der Sonne

Im Spiegel des sternklaren Wassers

Den Bruderzwist endlich vergisst

 

Der Rhein bringt uns zueinander

Himmel und Erde singen einstimmig :

Am blauen Doppelufer ist drüben hier !

 

Sur la double rive bleue

 

Le Rhin nous a séparés

Au son de redoutables pas

De ce côté-ci de ce côté-là

La discorde nous a éloignés

Déchirés dans le sombre tourbillon

 

Une passerelle à présent nous mène

En couple uni

De-ci de-là

Déployant ses ailes de paix

Sur le jardin enchanté des deux rives

 

Afin que la blanche mouette au soleil

Dans le miroir des eaux étoilées

Oublie enfin la guerre fratricide

 

Le Rhin nous rassemble

Le ciel et la terre entonnent en chœur :

Sur la double rive bleue l’ailleurs est ici !

Cette saison vit aussi la huitième livraison du Bon Albert sous la signature d’Anne Miguet : professeur de mathématiques et de vie, d’hospitalité comme de poésie, elle se laisse porter autant qu’elle vous porte parmi les exigeantes merveilles quotidiennes, en femme de cœur qui sait attendre et faire que refleurissent les déserts les plus désespérants, les plus déshérités, de nos existences, les changeant en portances toujours en partance vers le port de l’accord. Suivons-la dès ses premières pages :

On ne quitte le pré clos de vieilles barrières de bois où les petits se faufilent et que les grands enjambent, où les peupliers trembles frémissent de leurs mille feuilles d’armoise et d’argent qui mettent du Monet dans le ciel, que pour aller nager dans un écrin de marnière au bout d’un chemin de gitan.

Entre ces deux amies poètes, un professeur romancier devenu librettiste, celui-là même qui composa le dialogue harmonisé par Jean-Jacques Werner sous le titre Luther ou le mendiant de la grâce, publia son treizième roman sous une forme autobiographique : Le Tiroir aux souvenirs.

Que de pudeur, de simplicité, de tendresse, il fallut pour un tel regard en arrière vers le jeune garçon sauvé par l’amour conjoint de ses parents et des livres sans oublier la médecine, ni l’humour ni la mer ! Ainsi naissent de l’épreuve les enseignants, les artistes et les pères de famille dignes de ce nom. Tirez donc avec l’auteur cette malheureuse et magnifique machine à souvenirs qu’est le « trésor sauvage et grossier » de ses lettres d’enfant, puis d’adolescent, toujours exilé par la maladie ; vous le verrez ainsi réaliser la certitude qui jamais ne quitta sa mère, qui transcende sa juvénile vocation d' »écrivain public » pour lui permettre, à sa façon humble et souveraine, de « changer le monde » par un moyen ne faisant qu’un avec son but : « à partir de ce minerai brut et de ces pierres rares, forger ce bijou précieux entre tous, qui mêle la réalité et la littérature, la vérité et la beauté, et qu’on appelle un roman. »

Appareillons donc  avec les livres des amis, avec les livres nos amis, vers les appels fraternels à travers l’été pour le rendre plus frais, et fructueux en liens de liberté.

Un voilier en cristal de Lalique, Wingen-sur-Moder.

 

 

 

 

One Reply to “Livres Amis.”

  1. Quel bouquet de livres choisis avec d’abord ce sourire innombrable de nos chers Grecs ! Oui, leur pensée chatoyante d’Homère à Platon a encore de quoi nous captive. On pourrait ajouter à ce premier bouquet grec le très poétique « Platon était malade » de Claude Pujade-Renaud, Il nous fait vivre comme Sylvain Tesson sur un promontoire dans son île de Tinos, dans une grotte surplombant la Méditerranée, avec un Platon encore malade de la mort de Socrate et pour qui peu à peu entrer en écriture sera sortir de cette maladie de la mort qui peut guetter tout un chacun. J’aime retrouver pour qualifier la poésie parfois orientalisante de Martine Blanché cet adjectif chatoyant, qui qualifie si bien nos chers Grecs. Le Rhin pas plus que le Scamandre ne se rêve en fleuve de guerre. Quant à « La Partition intérieure », elle nous mène dans un village perdu du Jura et, avec sa Charlotte simple en Esprit, son prêtre exilé là comme un curé bernanosien, on est dans la saveur des choses intérieures : l’éternité n’est pas de trop pour en approcher les âmes sauvages. Le troisième personnage est compositeur, mais ce sera à nous d’inventer la partition qui se dérobe.

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