Strasbourg vers midi : vitrail ornant le clocher du Christ-Ressuscité.

Ce matin, le psaume prévu par la liturgie du temps ordinaire faisait entendre une voix intérieure aussi étonnante qu’étonnée, et résonner par elle à nouveau les théâtrales stridences de la veille :

Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais !

Tu sais quand je m’assois, quand je me lève ;

de très loin tu pénètres mes pensées.

Que je marche ou me repose, tu le vois,

tous mes chemins te sont familiers.

Le Psaume 138 se poursuit ainsi :

Tu me devances et me poursuis, tu m’enserres, tu as mis la main sur moi.

Savoir prodigieux qui me dépasse, hauteur que je ne puis atteindre !

Où donc aller, loin de ton souffle ? où m’enfuir, loin de ta face ?

Je gravis les cieux : tu es là ; je descends chez les morts : te voici.

Je prends les ailes de l’aurore et me pose au-delà des mers :

même là, ta main me conduit, ta main droite me saisit.

J’avais dit : « Les ténèbres m’écrasent ! » mais la nuit devient lumière autour de moi.

Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière !

Présentation du « Partage de midi » de Paul Claudel, mis en scène par Eric Vigner : Jutta Johanna Weiss interprète Ysé.

Or ces accents bibliques reflètent l’humaine conscience de l’immanence divine, voire l’abaissement de Dieu dans les tréfonds de Sa créature, qu’Il habite et possède jusqu’à la combler et la révolter à la fois. Le Mesa de Paul Claudel, embarqué vers la Chine, le prouve au fil des trois versions du Partage de midi dès le premier acte :

Il vit, je vis ; il pense et je pèse en mon cœur sa pensée.

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Entre vociférations bouillonnantes et somptueuse mise en scène, le double du diplomate dramaturge a poursuivi, l’autre soir, sur cette lancée mystique :

Ô la joie d’être pleinement aimé ! ô le désir de s’ouvrir par le milieu comme un livre !

Hors d’haleine, il avouait à la femme incrédule, interdite, mais aimée déjà, qui aspire éperdument à ce qu’elle ignore encore, une attitude analogue à celle que décrivait le psaume 138 :

J’ai fui à cette extrémité de la terre !

Mesa révèle enfin malgré lui l’obscur et souverain sujet qui palpite en lui :

Je suis sommé de donner

En moi-même une chose que je ne connais pas.

Ysé brûle-t-elle de détourner, contracter et posséder, comme une jalouse passion racinienne « tout entière à sa proie attachée », la possession qui tient Mesa, qui le tord âme et corps, qui le tend comme un arc par-dessus la chair et la terre ? Quel mystère a donc le premier battu en brèche l’égoïsme et l’ennui de cet homme, comme un débordant secret qui ne peut complètement ni se taire ni se terrer ni se dérober au désir d’une autre âme, autant piétinée qu’altérée ? Et par quelle brèche une haleine fraîche s’est-elle engouffrée sous la carapace de cette monade préférant, parmi les rapaces, la froide armure qui la couvrait, la murait, et la fade limonade de ses certitudes satisfaites ? Quelle irruption provoqua la rupture de toutes les chaînes qui tâchaient de maintenir l’apparente cohérence de l’être ?

À de pareilles questions, Paul Claudel répond en pleine guerre – plusieurs années avant de songer à la représentation de ce Partage de midi et de vouloir encore deux fois « sur le métier remettre [un] ouvrage » presque cinquantenaire – par la mention de deux ouvrages de Rimbaud : « La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’Une Saison en Enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel (Contacts et Circonstances, 1940). »

Précisément, ce coup d’œil en quelque sorte « intro-rétro-spectif » a sans doute favorisé l’insertion de la référence, toute dérisoire qu’elle semble dans la bouche d’Ysé, à Rimbaud et Harrar au premier acte des deux versions ultérieures de cette pièce, qui n’en finit pas de hanter Claudel ni de mettre en pièces le converti de 1886. Car il faut que la brèche soit creusée, élargie, pour que le croyant ne reste pas enfermé dans sa foi même rythmée par les pulsations de l’Esprit ; il faut la dynamite d’un amour comme celui qui lie irrémédiablement Iseut à Tristan pour que le fidèle soit au contraire prêt à donner sa vie jusque dans l’imitation de Jésus-Christ, donc pour que son âme foudroyée réveille et restaure celle de l’aimée qui hurle ou murmure à l’acte II :

pourvu qu’à ce prix qui est toi et moi,

Donnés, jetés, lacérés, consumés,

Je sente ton âme, un moment qui est toute l’éternité, toucher

Prendre

La mienne comme la chaux astreint le sable en brûlant et en sifflant !

Ciz (Mathurin Voltz) et son épouse Ysé, devant un magique rideau sonore et sous la longue vue d’un géant immobile.

De cette violente alchimie surgit au troisième acte, au bout de deux trahisons d’Ysé, de tant de morts, le « cantique de Mesa » où se trouve l’offrande à Dieu d’un pur joyau musical et spirituel, créateur autant qu’inspiré, à travers la surprise d’une terrible brise :

Qui a goûté à votre silence,

Il n’a plus besoin d’explication.

Toute honte amèrement assumée, avant et après l’immense aventure du Soulier de satin, jaillie de la même source que fut une première passion tragique et menée à bien grâce au jeune Jean-Louis Barrault, le poète place l’absolu commencement d’une vérité dans la bouche de Mesa :

Je n’ai point su,

Nous ne savons point, Ysé, nous donner par mesure !

Donnons-nous donc d’un seul coup !

Et déjà je sens en moi

Toutes les vieilles puissances de mon être qui s’ébranlent pour un ordre nouveau.

Une fois bue la moelle irriguant l’âme de Mesa, qui n’est autre que la sève de l’Esprit, à son tour Ysé peut se libérer de son narcissisme et se dilater dans la splendeur cosmique en un fatidique « partage de minuit » :

Vois-la maintenant dépliée, ô Mesa, la femme pleine de beauté déployée dans la beauté plus grande !

Cette brèche béante et sans cesse renouvelée, qui nous échappe et qui pourtant, lentement, nous dégage en profondeur, vaut bien entendu tous les prêches, par l’action devenue spectacle polyphonique et total : comme l’improbable apparition de l’univers invisible qui, tendu vers la rédemption, vibre en phase et phrases à l’intérieur des âmes. Mais on est en droit de regretter que les premiers excès claudéliens (donc fort « peu catholiques » – dans un drame en trois actes probablement rédigés à chaud, il est vrai, dès 1905 à Strasbourg) aient été 113 ans plus tard préférés par le metteur en scène à la sobriété sur laquelle s’acheva, plus grandiose encore, car enfin claire, la (vraiment) nouvelle version du Partage de midi : là, contrairement à Faust qui vendit son âme au diable pour acheter un amour irrémédiable, Mesa ne peut à l’aimée « donner son âme », fût-elle aimante. L’altérité transcende ainsi la fusion par l’amour qui reste sur la brèche, en route vers un amour au-delà de tous les doutes. Nous avons été certes abasourdis par la toute première version de ce Partage si particulier ; force nous est néanmoins de saluer la dynamique synergie des acteurs au service de cette œuvre protéiforme et tonitruante dans le magnifique écrin, technique autant qu’esthétique, scandant l’implicite écho du cri qui dénoue Le Soulier de satin : « Délivrance aux âmes captives » !

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One Reply to “Paul Claudel : la brèche et non pas les prêches.”

  1. Comme theâme tu nous as bien partagé par le milieu ainsi qu’un livre ouvert ce partage de midi en le reliant à ce splendide psaume 138, et à la nuit rimbaldiene avec ce cri d’Arthur  » je ne suis pas prisonnier de ma raison; j’ai dit Dieu » Alors vraiment pour Mesa, pour Ysé et même pour Ciz aux trois prénoms ciselés d’oiselures, pour nous-aussi, que subjugue ce verbe poétique et dru  » le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur » Oui dans l’amour qui sur des mers de Chine ou des mers intérieures nous ferme les yeux en nous ouvrant par le milieu, une autre Main nous conduit, une beauté toute droite nous saisit. Car l’amour jusque dans ses paradoxes et ses combats embellit nos visages en les faisant étinceler. Feu dévorant que les grandes eaux ne sauraient éteindre. Brèches faites à nos enclos pour l’émondage de nos âmes. Par toi ange Martinel nous atteint le souffle de l’ange Claudel. Un ange boiteux mais qui a combattu tout un midi sur son gué de Chine et qui a été béni. ce qu’atteste une mise en scène fût-elle sur certains points exagérée. Appareillons vers cet inconnu devant soi sans qui on ne saurait VIVRE à profondeur d’homme.

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